jean-roch waro music gang

Jean-Roch Waro est originaire de la Vallée de le Fensch située entre Metz et Thionville. Presque dix ans après la sortie de son premier album, Music Gang, il est revenu en avril avec un nouvel opus éponyme, toujours plus proche des sonorités jazz, soul et folk qu’il affectionne tant. Dans toute la réserve qui le caractérise, il s’y livre sans dévoiler les mystères de ses sentiments au-delà des paroles qu’il écrit. Au-delà de celles qu’il réinvente, à l’instar de son titre Avant, un texte du dramaturge français Xavier Durringer tiré de ses Chroniques des jours entiers, des nuits entières.

Bonjour Jean-Roch, et merci d’avoir accepté cette interview. Tu déclarais dans une précédente interview que tu avais joué tes premières notes à l’âge de 7/8 ans. Quel regard le gamin que tu étais alors pourrait-il porter sur le travail de l’artiste que tu es aujourd’hui ?

À 43 ans, je pense que je suis en train de réaliser le rêve que j’avais lorsque j’avais 10 ans : être la plupart du temps en tournée, être sur scène, écrire des chansons que les gens aiment. Finalement, mon répertoire d’aujourd’hui a un peu la même couleur que la cassette de hits que ma mère m’avait donnée à l’époque et que j’écoutais avec elle.

Au-delà de tes origines familiales, du séga du maloya de La Réunion d’où venait ton grand-père ; au-delà de ta première écoute de Ray Charles à 13 ans, qui tu décris comme « un très gros choc » : quels sont les éléments et les évènements qui t’ont poussé à te positionner si jeune en faveur de la musique, de son apprentissage, de son exploration ?

J’ai eu la chance d’avoir toute la liberté de faire ce que je voulais faire au niveau familial : cela m’a beaucoup aidé. Beaucoup de gens auraient souhaité avec la même. Quand on est môme, on a un rapport assez direct avec la musique. On n’est pas encore prisonnier de tout ce tas de formats esthétiques ou d’appartenances à tel ou tel mouvement. Quand on est môme, on entend simplement les sons : c’est très fort sur le plan émotionnel. Pour moi, c’était beaucoup plus fort que de regarder un film par exemple. La musique, c’est quelque chose qui m’a tout de suite parlé, et ce, peu importe son style. J’y ai aussi vu l’opportunité de vaincre ma timidité, de parler avec les autres.

Tu as vécu dans une région française durement touchée par la désindustrialisation et les luttes ouvrières : considérais-tu aussi la musique comme un moyen d’échapper à cette réalité ?

Non car je n’ai jamais vécu la misère. J’ai eu une enfance très heureuse dans une ZEP, avec tout un tas de copains. À Fameck, le village où j’ai grandi, il y avait quarante-neuf nationalités différentes : ça se passe de commentaires. L’apprentissage de la vie se fait tout seul. Je ne me suis pas échappé de cette réalité par la musique, je me suis juste laissé porter par mes amitiés et mes amours.

Comment ta famille et toi avez-vous vécu cette succession de mutations sociales et économiques ?

Mon grand-père travaillait dans une des dernières usines de sidérurgie qui a fermé dans les années 70. Mon père a commencé à travailler à l’usine très jeune et a fait une autre carrière ensuite. Il n’a pas voulu continuer ça, heureusement. Je pense que ça a généré chez tout le monde une envie d’aller voir ailleurs. C’est vrai que c’était parfois triste ces villes désertées, ces cafés qui fermaient un par un. Dans certains villages, ces sols éventrés par les mines. Deux solutions se dessinent alors : ça peut soit donner l’envie de partir, soit celle de rester. Nous avons fait le choix de rester et de faire des choses. Mon père était investi dans le chant choral, lui et ma mère étaient aussi engagés dans la vie associative. Ce n’était pas du tout une souffrance, c’était plutôt très joyeux et chaleureux à cette époque, comparé à maintenant.

jean roch waro live

Tu crées ton premier groupe, Rock Inc., à l’âge de 15 ans, puis tu pars pour ta première tournée deux ans plus tard. Si le voyage est un état d’esprit que l’artiste connaît bien, il peut revêtir plusieurs sens. Et toi Jean-Roch, au-delà du partage de tes premières compositions avec le public, au-delà de la découverte d’autres régions, quelles étaient les raisons qui motivaient ton envie de partir ?

J’allais à l’époque régulièrement au Studio A.M.P.E.R. à Clouange. À cette époque-là, l’association préparait une grande compilation qui s’appelait “Lorraine d’Enfer” avec une vingtaine de groupes de la région. Des groupes confirmés qui partaient en tournée en-dehors de la région. Pour moi, ça a été un déclic et j’ai tout de suite voulu leur ressembler, trouver une légitimité. Nous, on faisait de la musique depuis déjà deux ou trois ans. Rock inc. était mon premier groupe. Nous répétions plusieurs fois chaque semaine en prenant ça très au sérieux. Il eut plein de formes différentes. Il existait un noyau dur mais si quelqu’un avait très envie de jouer avec nous, c’était ouvert. On a eu des choristes, des trompettistes, des saxophonistes, sur la base d’un quartet assez rock composé de Phil Imbrea à la basse, David Cornu à la batterie, Jean Wende à l’orgue Hammond, et moi à la guitare et au chant. On a fait une cassette puis un CD, avant de partir pour notre première tournée. Partir en tournée rendait l’histoire légitime. Ça faisait aussi exister notre groupe

Quelle était l’ambiance sur les routes entre deux concerts ?

Tout le monde se sentait à sa place, c’était très bienveillant. On ne voulait pas décevoir les autres, et c’était très motivant.

Ton périple à travers le monde après tes 20 ans te fait notamment croiser la route de l’Américain Stephen McCraven, un batteur de jazz émérite et notoirement connu dans le monde du jazz pour avoir été celui du quartet mené par le saxophoniste Archie Shepp, mais aussi celui de David Murray, Harold Ashby, James Moody… La liste est longue. Peut-on parler d’une rencontre décisive ?

En effet. Elle fut décisive dans la mesure où j’avais toujours eu une attirance pour le jazz, même si je dois bien avouer que je n’aime pas cette formulation : ces grands musiciens que sont Stephen McCraven et Archie Shepp ne parlent pas de jazz, mais de musique. Il y avait vraiment un côté très raffiné et une sophistication dans l’harmonie, dans les rythmes : j’étais naturellement attiré par ça. Le fait de jouer avec lui, avec eux tous, m’a ouvert beaucoup d’horizons, notamment quant à mon écriture et à mon interprétation. Quant à ma spontanéité aussi. Si je ne devais retenir qu’une seule chose de ses enseignements, il s’agirait bien de ça : ne jamais emprisonner la vie, sa vie, en musique, et garder son âme d’enfant.

Pourrais-tu revenir sur les tous premiers instants de cette rencontre, comme si c’était hier ?

À cette période, je venais d’arriver à Paris et je ne connaissais personne. Ma bouffée d’oxygène, c’était d’aller voir le Archie Shepp Quartet en concert. Je guettais dans Pariscope et dans Lylo les dates de leurs prochaines représentations. Un soir au New Morning, par l’intermédiaire d’un ami qui les connaissait, j’ai pu aller en loge. J’ai pris mon courage à deux mains et j’ai donné ma maquette à Stephen McCraven pour qu’il puisse l’écouter et me donner son avis. Avec l’espoir secret qu’on puisse travailler ensemble, que je puisse enregistrer avec lui. Je l’ai rappelé quinze jours après, je lui avais juste donné deux maquettes indiquant seulement des années. Il m’a dit quelque chose du genre : « 2003, j’aime beaucoup. 2002 j’aime pas trop ». Ça a commencé comme ça. On a accroché tout de suite ensemble humainement, puis on est devenus très amis. L’album Music Gang est arrivé peu de temps après.

Avec le recul, comment expliques-tu la reconnaissance réciproque qui s’est installée très rapidement entre vous deux ?

Je pense que ce qui l’a touché, c’est que je défendais un groupe à l’époque, et qu’on était une famille. C’est d’ailleurs pour cette raison que j’ai appelé le disque Music Gang.

“La musique change le monde, mais pas pour ce que l’on croit. Pas forcément par l’aspect engagé du texte d’une chanson. Elle change le monde parce qu’elle voyage”

 

Le 6 juin dernier, Stephen McCraven a sorti un album, Killing us hardly, sur lequel on retrouve de nombreux featuring, notamment les tiens sur les titres Chloé, Berlin et Easy Breezy. Comment as-tu appréhendé cette collaboration et quel recul en as-tu aujourd’hui ?

Je l’ai écouté il y a quelques jours, et je l’adore. Le disque est vraiment très réussi. La vision de Stephen McCraven est très forte, familiale. Elle est un instantané de sa longue carrière. Son fils Makaya, qui est un grand batteur basé à Chicago, est également présent sur le disque. Il y a aussi Jalal des Last Poets : une légende vivante qui m’a beaucoup impressionné. Avec lui, tout est swing, tout est groove.

Le 18 avril 2017, tu as donc sorti ton deuxième album autoproduit, lancé comme il se doit au New Morning à Paris. Presque dix ans se sont écoulés depuis Music Gang, ton premier opus en sextet paru en janvier 2008 : ça, tout le monde le sait. Ce qu’on ne sait pas en revanche, c’est ce qui s’est produit pour toi durant cet intervalle de temps assez long, tant musicalement que personnellement. Au-delà de tes différentes collaborations, de tes concerts, comment Jean-Roch, l’homme, a-t-il traversé cet espace-temps ?

Pendant ces dix ans, j’ai travaillé la guitare et la musique. J’ai continué en autodidacte, à l’oreille et à l’instinct. Une fois que j’ai commencé à travailler les standards de jazz, je me suis intéressé à la théorie musicale. Et ça c’est quelque chose qui est tellement intéressant qu’on a qu’une envie : ne pas avoir de contrainte, que tout le monde nous laisse tranquille, et travailler pendant des heures et des heures. C’est de l’arithmétique vraiment magique, on se sent bien là-dedans. Ces dix années n’étaient pas de trop pour moi pour travailler l’harmonie et le rythme, à l’école de la réalité de tous ces grands musiciens que j’ai eu la chance de rencontrer.

Quels ont été les évènements majeurs qui ont jalonné ton avancée musicale et artistique durant ces années-là ?

Découvrir comment les gens vivent en musique dans d’autres pays, dans d’autres cultures, notamment à New York, Londres et Hambourg : ça m’a énormément marqué.

jean roch waro stephen mccraven

Focus maintenant sur deux titres de ton dernier album, à commencer par le très soul Bella. Celle qui est la seule à pouvoir faire la distinction entre rêve et réalité existe-t-elle vraiment ?

Oui, elle existe vraiment !

De magie et d’enchantements proches du rêve, il est en aussi question dans la chanson Fairy Tales. Un titre qui, à sa manière, ironise sur les aspects trop cadrés de la réalité, comme c’est le cas avec cette cuisine feng shui. Quel regard portes-tu sur les nouvelles perspectives de nos sociétés modernes ?

Je suis assez geek. Je m’intéresse aux inventions, mais je ne suis pas toujours d’accord avec la pertinence de les utiliser à tout prix et de vivre avec constamment. Je trouve qu’on vit dans une société de plus en plus matérialiste, où chacun a besoin de toujours plus de remparts matériels pour se sentir en sécurité.

Enchanter les gens ou s’engager pour les mettre face aux réalités du monde : où places-tu ton propre curseur entre les deux, dans la musique que tu composes aujourd’hui et celle que tu écriras demain ?

En musique, je me considère comme un passeur. Je n’ai donc aucun problème à dire que j’ai besoin que ça me plaise avant que ça plaise aux autres. Quand ça me plaît, quand l’énergie est bonne et qu’il y a une justesse, je constate en général en concert que ça plaît aussi aux autres. Et quand ça ne me plaît pas, je vois bien que les gens réagissent moins. Se laisser traverser par la musique, telle est ma façon de faire.

Selon toi, la musique réaliste, qui ne parlerait pas seulement d’amour, a-t-elle encore sa place ?

S’il n’y a pas d’amour, il n’y a rien. Rien n’est possible sans amour. La musique qui change le monde, oui, même si ce n’est pas forcément par le texte qu’elle va porter. La clave cubaine a changé le monde, notre vie ne serait pas pareille sans elle. Elle résonne maintenant dans la musique urbaine. La musique change le monde, mais pas pour ce que l’on croit. Pas forcément par l’aspect engagé du texte d’une chanson. Elle change le monde parce qu’elle voyage.

On te souhaite de la faire voyager toujours plus loin dans ce cas. Merci encore pour cet échange Jean-Rock Waro. Tu es actuellement en tournée dans toute la France : tu te produiras mercredi à Angoulême et vendredi à Tours. On retrouve toutes les infos sur ton site officiel et ta page Facebook. À bientôt !