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Ne vous fiez pas à son gabarit : derrière la stature se dissimule l’émotion d’une âme qui prit le temps de se trouver. Elle vous tend désormais ses mains et offre sa voix aux plaintes que vous étouffiez la veille. Elle délivre votre moi comme elle le fit pour le sien. Jahen Oarsman a ce truc en plus et sait aujourd’hui en user de façon bienveillante pour nos oreilles. Pour notre cœur aussi, et tous ces esprits qui nous frôlent en permanence sans que nous ne daignions reconnaître leur présence et leur importance. Rencontre translucide pour confessions transcendant les visages multiples d’un artiste depuis toujours.

Jean-Baptiste Gerbaud, alias Jahen Oarsman, bonjour, et merci d’avoir accepté cette interview. Depuis ton déménagement à Caen en 2012, tu réalises ton rêve de musique et de liberté. Tu sors en 2014 un premier EP intitulé Time is a Catcher, mêlant des sonorités du monde à ta folk introspective. Puis en juin dernier, tu accouches de Hyde and Seek, un second opus dans lequel tu accroches aux lignes de tes partitions un jeu de cache-cache avec toi-même. Nous en reparlerons tout à l’heure. Pour le moment, prenons le temps de découvrir un peu ton parcours avant scène. Tu as vécu à Lisieux en Normandie. Tu as suivi un cursus en lettres modernes à Angers puis à Madrid, avant d’entamer une école de commerce à Lille. Les lettres et les poésies, puis les chiffres et les statistiques : tout les oppose. Avec le recul, comment analyses-tu ton choix pour la filière commerciale ?

Bonjour Florian, merci à toi également pour cette invitation. Pour te répondre, il s’agissait du hasard, mais aussi d’une opportunité. Je n’étais pas tout à fait mûr à l’instar de beaucoup de jeunes qui entament des études et finissent par se demander ce qu’ils vont faire de leur vie. De plus, les débouchés liés à mon parcours en lettres modernes étaient restreints. J’avais apprécié le journalisme pour finalement m’en détacher. L’enseignement ne m’intéressait pas beaucoup. Ainsi, lorsque je suis parti à Madrid dans le cadre d’Erasmus, les rencontres que je fis, ainsi que le fait que mes amis et mes colocataires fassent du commerce, m’ont décidé à emprunter la même voie qu’eux. J’étais dans une démarche bien plus pragmatique, j’étais dans la perspective de trouver du travail. Parler des langues étrangères et avoir une certaine culture générale constituaient de vrais atouts pour se lancer dans le commerce. Je me suis donc inscrit à la Skema à Lille et j’ai décroché mon diplôme en négociation et management commercial. J’ai pratiqué pendant quelques temps. J’ai gagné de l’argent. Mais je ressentais ce besoin de revenir à un essentiel, à quelque chose qui me plaisait plus. Quoiqu’il en soit, ces études supérieures et ces choix professionnels ont eu un vrai sens pour moi lorsqu’il a fallu lancer et défendre mon projet musical. Je n’étais pas simplement un artiste qui souhaitait faire de la musique lorsque je suis arrivé à Caen. J’étais un musicien avec d’autres cartes dans son jeu.

Comment décrirais-tu cet antagoniste intérieur qui t’a contraint à te détourner de ton droit chemin ?

Je crois que nous sommes tous partagés entre ce que nous pensons devoir faire et ce pour quoi nous sommes réellement faits. Parfois, nous le découvrons sur le tard. Pendant longtemps, j’ai suivi le droit chemin avec ces études de commerce. J’étais en mode créatif aussi, très imaginatif, avec un gros poil dans la main. Je préférais rêvasser plutôt que de trouver concrètement un métier. Mais au final, on arrive toujours à soi. Je ne pouvais pas me contenter de mener ma petite vie, gagner mon argent. J’avais vraiment ce besoin fort de faire ce que j’aime. Et ce qui me caractérise le plus aujourd’hui, c’est le travail, ma persévérance et mon imagination. Ça a été un vrai soulagement pour moi de trouver enfin ma voie et de me réaliser complètement dans la musique.

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Ton quotidien se déroulait en deux actes. Le jour, tu étais à Paris pour vendre des logiciels informatiques : cela dura pendant près de six ans. Et la nuit, tu t’essayais à la guitare dans des concerts privés. Avant de tout lâcher et de te retrouver sur les routes de Bretagne pour chanter dans un groupe de bal. Pourtant, tu fus à deux doigts de replonger avec l’ouverture d’une brasserie à Caen lorsque tu débarquas dans la ville. Ton prêt bancaire avait même été accepté. Quelle aurait été ta vie si ce projet avait finalement abouti ?

Il aboutira peut-être un jour (rires). Tu es bien renseigné en tous les cas. C’est vrai que ça paraît assez drôle avec le recul. La brasserie fait référence à mon autre passion : la cuisine. Et plus particulièrement, une cuisine liée aux sens et aux sensations. J’aurais bien aimé tenir une brasserie : j’aurais été un restaurateur avenant, qui aime accueillir les gens, leur faire plaisir et partager ma cuisine avec eux.

Ne t’aurait-il pas manqué quelque chose quand même ?

Peut-être. En fait, je crois que ce n’était tout simplement pas le moment de faire ça. L’envie est toujours là, comme toutes les autres d’ailleurs, ainsi que tous ces projets que j’ai. Mes études en commerce et les fonctions que j’ai tenues m’ont appris que j’étais avant tout un commerçant. Et l’idée de la brasserie collait bien avec cette volonté de proposer des produits et des services qui venaient de moi. Ensuite, la grande absente aurait en effet été la musique. Cela aurait été compliqué, car la musique est profondément libératoire pour moi.

Tu as désormais 35 ans et tu dédies ton quotidien à la musique. Tu vis en colocation et tu gagnes deux fois moins qu’avant, et beaucoup moins que tes anciens camarades de la Skema ayant persisté dans leur carrière commerciale. Comment gères-tu cette réalité sans tomber dans la comparaison pure et simple entre leur situation et la tienne ?

Je le vis très bien. Je suis beaucoup plus heureux aujourd’hui en gagnant moins. Comme quoi, l’argent n’est pas une finalité. Et j’en ai suffisamment pour vivre. Si les autres sont heureux comme ça, s’ils ont l’air heureux comme ça, c’est génial. Me concernant, je peux vivre très simplement à partir du moment où je fais quelque chose que j’aime.

“J’ai une forte volonté intérieure, la flamme et l’envie, même si je peux aussi avoir parfois des moments de découragement. Il faut beaucoup semer pour avoir des résultats, et cela vaut pour tout dans la vie je pense”

 

Revenus limités et perspectives aléatoires : le prix de ta liberté artistique et personnelle est élevé. As-tu déjà eu l’envie de faire machine arrière ?

C’est un métier qui n’est pas facile. En effet, on ne sait jamais trop où l’on va quand on fait de la musique. Je me retrouve avec ce projet musical, à dire à tout le monde : « Regardez, j’existe ». Il faut se faire une place dans ce monde musical. Dans cette optique, je me place en mode artisan. De la pochette de l’album aux clips vidéo, je participe vraiment à tout. C’est beaucoup de préparation, d’investissement et d’imagination pour trouver des ressources, et notamment financières. J’ai la chance d’être aidé par la région et par des salles de musiques actuelles. J’ai une forte volonté intérieure, la flamme et l’envie, même si je peux aussi avoir parfois des moments de découragement. Il faut beaucoup semer pour avoir des résultats, et cela vaut pour tout dans la vie je pense. Du coup, quand je vois que les dates de viennent pas, je peux être tenté de reculer. Mais je tiens trop à ce projet musical pour le lâcher. Je croise régulièrement des gens que je ne connais pas qui me complimentent sur ma musique, qui me disent qu’elle leur fait du bien. J’ai un public. J’ai la bienveillance de beaucoup de professionnels. Mon projet est encore assez jeune, il a un peu plus de trois ans. Et je trouve très positives ces deux dernières années. Il faut prendre les choses comme elles viennent car nous ne pouvons pas tout avoir d’un seul coup. Je trouve que mes débuts sont plutôt encourageants.

Continuer ou pas : peut-on vraiment parler de choix ?

Très bonne question. La musique est une passion, une envie. Plus je me réalise dans la musique, plus je me réalise en tant que personne. En cela, il ne s’agit pas d’un choix. Je suis en adéquation avec ce que je fais. Je me considère comme un faiseur, qui a une tonne d’histoires à raconter.

Prix Ampli Ouest France en 2015, et cette année, tu as participé au Francofolies et au festival Papillons de nuit. Tu te produis désormais partout en France. En parallèle, tu multiplies les collaborations et les premières parties de prestige avec Yael Naim, Selah Sue, Moriarty, Cats on Trees. Et tu rêves d’un duo avec Ben Harper. Combien de temps te laisses-tu pour qu’il fasse ta première partie à l’Olympia ?

Je n’aurai jamais cette prétention-là (rires). C’est juste impossible que Ben Harper fasse la première partie de qui que ce soit. Il fait partie de ces artistes qui font résonner des choses en moi. Il y a aussi Tété. Il y en bien d’autres. Nous verrons si un duo avec l’un d’entre eux a lieu. J’ai déjà pas mal de rêves qui se réalisent depuis quelques temps. On verra si je dispose un jour des bons morceaux à lui envoyer ainsi qu’à ses collaborateurs. On verra s’il me répond. Quant à l’Olympia, c’est en effet une très belle scène, très intimiste. Je pense que lorsque tu fais l’Olympia, tu es déjà à un très bon niveau dans ta pratique musicale. Mon univers se décante encore, j’écris actuellement de nouveaux morceaux. Pourquoi pas dans deux ans ? Ce serait pas mal dans deux ans. Y’a encore du travail, ça se mérite l’Olympia.

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Rendez-vous pris en 2018/2019 pour ton Olympia. Hyde and Seek est donc sorti en juin dernier. Il reste profondément ancré dans tes racines folks. Coup d’œil sur deux titres qui m’ont franchement plu, à commencer par Lonesome Boy. Une guitare qui nous transporte dans l’Ouest américain à la nuit tombée. Une voix en écho à celles d’Adam Duritz (Counting Crows) et de David Lavergne (Bears of Legend) faisant vibrer la corde sensible. Le loup solitaire vaut-il mieux que le chien à trois têtes ?

(rires) Je pense que le loup solitaire correspond à une phase, et qu’il me reste encore plein de choses à explorer. Lonesome Boy décrit en effet des états du loup solitaire. Je pense que j’en dévoilerai d’autres par la suite.

Mais au-delà des différents genres que tu explores et que tu réinventes dans tes deux premiers EP, on perçoit ce Jahen Oarsman qui s’adresse à une autre Jahen Oarsman, puis à un autre, et encore un autre. As-tu la sensation aujourd’hui d’être plus unifié dans ton processus créatif et tes compositions ?

C’est totalement ça en effet. Une fois de plus, faire de la musique équivaut pour moi à me trouver. J’en fais depuis que je suis ado, elle est un peu mon journal intime. Elle est ma manière d’être bien. Je n’ai pas commencé à faire de la musique pour les filles…

Justement. En t’écoutant, j’ai eu l’image d’un baroudeur qui assumait complètement son côté féminin. Me trompe-je ?

C’est vrai. La musique est une quête initiatique. J’ai ce côté fragile qu’on peut associer à la féminité, même si je crois que celle-ci n’est pas que fragilité. J’assume mes différentes facettes, que ce soit ma créativité, mes multiples visages, ma sensibilité. Plus j’avance, plus je fais de la musique, plus j’explore, plus je me construis. Je suis aussi une véritable éponge. Hyper empathique. Je reçois énormément de choses que j’ai laissées en suspens pendant très longtemps. Je les ai finalement sorties avec mon premier EP. Par conséquent, j’ai effectivement la sensation d’être plus unifié dans mon projet musical et artistique, ainsi que dans l’homme que je suis.

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So Long traduit ta volonté de jeter sur le papier ton parcours en dents de scie t’ayant finalement ramené à ton droit chemin, celui de la musique. Hyde and Seek est très largement inspiré de ton vécu. Était-ce pour toi une nécessité de reconnaître tes défauts de jugement passés pour tourner la page de ce premier chapitre de ta vie en tant qu’artiste, en prévision de ton prochain album ?

Oui. Pour moi, la musique est avant tout de l’honnêteté. Pour pouvoir créer et être ouvert à de nouvelles choses, il faut pouvoir accepter son passé et le partager avec son public. Voilà mon parcours, voilà mes états d’âme : suivez-moi ! Quand j’étudiais la littérature, il y avait toujours une scène dans laquelle on présentait les personnages. C’est important de se présenter, en toute honnêteté, pour entamer le chemin ensemble.

Merci Jahen Oarsman pour ta sincérité et ta ténacité face à ces questions. Oarsman le rameur ne tardera pas à se laisser flotter dans les torrents de reconnaissance d’un public qui ne l’effraie plus. On retrouve toute ton actualité sur ta page Facebook© ainsi que sur ton site officiel. Une très belle continuation à toi Jahen.

 



Crédits photos : Béa Gillot (header), Nico M (concert), Julien Hélie (reflet)