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Retrouvez Drugstore le 9 février prochain sur le web, le deuxième album de Jewly, une artiste alsacienne qui fait sienne une musique écrite et composée avec le cœur. Oubliez les trémolos dans la voix et la compassion de circonstance : avec Jewly, plongez au cœur d’une réflexion croisant des aspirations neuves et bien humaines. Laissez tomber les aprioris de comptoir et les jeux de jambes accessoires pour un grand écart tout en souplesse au-dessus de votre quotidien parfois pesant vous faisant omettre ses côtés souvent galvanisants. Aux ordures les phrases toutes faites et les sentences à l’emporte-pièce : voyez grand, vibrez loin, et vivez ces mains prenant les vôtres.

Bonjour Jewly, et merci d’avoir accepté cette interview. Dans la vie, tu es Julie Claden, une Alsacienne de 35 ans qui était jadis pharmacienne. Tu étreignis finalement ta destinée d’auteure, de compositrice et d’interprète en 2006. Tu disais alors ta Terre permise sur un premier single qui te fit voyager en 2007 jusqu’en Roumanie pour te produire dans des orphelinats sous la bannière de l’UNICEF. Peut-on dire que les enfants sans parent pour lesquels tu chantas furent ceux qui te permirent de retrouver la trace de ta véritable mère qu’est la musique ?

Je pense qu’ils y ont fortement contribué en effet. Ils m’ont permis de faire ressortir les émotions qui étaient en moi. Cette tournée dans les orphelinats de Roumanie faisait suite à l’invitation envoyée par le gouvernement du pays. Dès notre arrivée, j’avais été très étonnée de la façon dont on avait cherché à dissimuler certaines réalités, les choses qui n’étaient pas belles à voir. Les premiers orphelinats que nous avions visités étaient des orphelinats « grand luxe », très loin de ce qu’on peut s’imaginer. Nous avions donc demandé à voir l’envers de ce décor idéal. Je me souviens du choc que cela avait été pour moi. Je me souviens aussi de toutes ces idées qui se bousculaient dans ma tête. Et là, je me suis dit qu’un artiste était sans doute aussi un vecteur. Qu’il était là pour dire des choses.

Est-ce le déclic qui te mena à embrasser complètement ton identité artistique ?

C’est à ce moment-là en tous les cas que je me suis dit que le métier d’artiste apportait quelque chose au monde et que je souhaitais me lancer sur cette route moi aussi. Mais le tout premier déclic eut lieu quelques temps avant, au détour d’une borne d’écoute dans le rayon d’une enseigne de musique bien connue. Ce jour-là, j’avais entre les mains l’un des albums de Janis Joplin, et dans mes oreilles, toutes ces intentions retranscrites par sa seule voix sur une reprise d’un grand standard de jazz, Summertime. Quelle interprétation ! J’ai trouvé ça magique ! J’ai réalisé qu’il était possible de sortir ses émotions de son ventre et de les partager avec un public. Ma vie personnelle était un peu compliquée à ce moment-là, je n’ai donc pas franchi le cap tout de suite. Il m’a fallu un peu plus de temps que les autres pour que je me décide.

jewly live

Comment en vient-on à offrir un titre tel que Terre permise à l’UNICEF ?

C’était une évidence pour moi. J’ai fait mes premiers concerts au profit de l’UNICEF. Je m’étais donc rapprochée des antennes de l’organisation dans le Haut-Rhin et le Bas-Rhin. Terre permise fut ma première composition au moment d’écrire mes propres chansons. J’ai proposé le titre à l’UNICEF car son message correspondait complètement aux missions et aux valeurs qu’elle défend. Elle a tout de suite été emballée par la chanson qu’elle a rapidement signée. Les ventes du single furent intégralement reversées à l’organisation sur tout la période du marché de Noël.

Depuis cet épisode, tu as sorti plusieurs EP et albums, notamment Bang Bang Bang en mars 2014. Tu es passée par tous les genres, tu as écrit en anglais et en français bien que tu aies une préférence notable pour l’anglais. Tu collectionnes les premières parties de prestige, notamment avec Lucky Peterson, Scorpions et Florent Pagny. Et à travers ta propre société d’édition musicale que tu créas en juin 2013, on retrouve à tes côtés une belle brochette de musiciens internationaux. On citera notamment l’Américain Matt Baker, guitariste de Joe Cocker et de Sinead O’Connor ; Phil Spalding, bassiste de Mick Jagger et de Michel Polnareff ; et Hervé Koster, batteur de Trust et de Johnny Hallyday. Ils font partie de la team de ton nouvel album Drugstore qui paraîtra le 9 février prochain sur le web. Comment fait-on pour se retrouver à collaborer avec de telles pointures ?

(rires) Ils sont tous devenus des amis. Du coup, j’ai tendance à oublier leur pedigree ! Ils sont tous impressionnants et d’une incroyable gentillesse aussi. Le premier que j’ai rencontré, c’est Hervé Koster. C’était avant la sortie de Bang Bang Bang. Il voulait se lancer dans la réalisation alors que je cherchais un directeur artistique pour l’album. J’ai accepté sa proposition car j’ai eu un excellent feeling avec lui dès le départ. Il m’a ensuite présenté à tous les autres, d’abord à Phil qui était en Angleterre et qui a adoré le projet. Et la famille a continué à grandir, les liens se sont construits. Phil souhaitait s’investir encore plus après la sortie de Bang Bang Bang. Lors de l’une de mes visites anglaises, je suis allée assister à l’un de ses concerts. Il m’a fait monter sur scène avec lui, puis il m’a présenté Matt, le second réalisateur de Drugstore.

“J’ai refusé d’être un produit marketing, et il m’est parfois arrivé de ne pas savoir comment le gérer. Ne plus exercer mon métier de pharmacienne a été ma manière d’exorciser tout ça et de me dépêtrer de cette situation. Je me sens mieux aujourd’hui et plus en adéquation avec ce que je considère comme les vraies valeurs de la musique”

 

Drugstore révèle ta véritable appartenance artistique et musicale au rock. Drugstore est aussi décrit comme la « pharmacie de ton âme », celle dans laquelle tu te balades en acceptant ta vie d’avant, mais aussi celle d’aujourd’hui sur les scènes de France et du monde au contact d’individualités ayant profondément inspiré ton écriture et ta composition pour les dix titres de l’album. On sent que l’emprise de Julie Claden est moindre et qu’elle s’efface au profit de Jewly, la fille de l’Est dont l’énergie débordante et la voix rauque trahissent la volonté d’affirmer plus que jamais qui elle est. As-tu la sensation que ton lâcher-prise est désormais total ?

Oui. Je pense que la musique est salvatrice et qu’elle l’est aussi pour l’interprète que je suis devenue. Le simple fait d’avoir appelé cet album Drugstore m’a fait énormément de bien. Ça m’a également permis d’être en phase avec Jewly, même si ça peut paraître un peu schizophrénique de dire les choses ainsi (rires). J’ai vraiment réussi à combiner le quotidien et la scène. Et ces personnages dont je parle dans Drugstore sont les éléments clefs de cet album, qu’on peut considérer comme un concept album à ce titre. C’est pour cette raison que j’ai souhaité faire un clip pour chaque chanson, afin de mettre en avant ces personnages et non Jewly. Ils sont des gens que j’ai rencontrés pour la plupart, et dont l’histoire m’a émue. Une espèce de symbiose est née entre ces personnages et moi, entre ce passé et ce présent qui sont les miens, et qui font que je suis effectivement en adéquation avec moi-même.

Drugstore n’a-t-il pas été le moyen également pour toi de régler certains comptes avec le passé ?

Pas par rapport au fait de mon choix de faire de la musique mon métier. En revanche, lorsque j’ai commencé, c’était en tant que Julie Claden. Et très vite, j’ai été cataloguée : j’étais devenue la « pharmacienne chanteuse ». Je me souviens de l’appel de ce télé-crochet très connu : la personne que j’avais eue au téléphone m’avait expliqué que je pourrais participer à l’émission sans passer les auditions. Toutefois, il faudrait que je me présente comme la pharmacienne d’Alsace qui chante. J’ai refusé d’être un produit marketing, et il m’est parfois arrivé de ne pas savoir comment le gérer. Ne plus exercer mon métier de pharmacienne a été ma manière d’exorciser tout ça et de me dépêtrer de cette situation. Je me sens mieux aujourd’hui et plus en adéquation avec ce que je considère comme les vraies valeurs de la musique, des valeurs qui n’ont rien à voir avec le marketing.

julie claden

La rage de Kim en première plage de Drugstore bouscule et s’insinue dans les esprits. Il s’agit du premier single de l’album sorti fin 2016. Ange ou démon ?

Et bien justement ! (rires) Elle est les deux à la fois puisque l’histoire de Kim est celle d’une véritable schizophrène. Il s’agit d’une personne que j’ai rencontrée. Kim est aussi calée sur ma propre personnalité.

Finalement, l’ambiguïté sur l’allégeance véritable de Kim existe-t-elle vraiment ?

Oui. Après, tout réside dans le second degré. Il y a dans cette chanson, comme dans les autres d’ailleurs, la part du personnage, celle qui me correspond, et celle relative à la situation. Kim peut finalement représenter tout un chacun.

Et aussi celle qui use de sa rage pour lutter contre cette stigmatisation dont elle a fait l’objet durant tant d’années…

Bien sûr. Je tente toujours de mettre énormément de second degré dans mes textes. Il y a aussi ce coup de gueule pour dire : « Arrêtez de juger ! Pourquoi une schizophrène ne serait-elle pas dans la normalité ? ». Si la schizophrénie est une maladie, des gens peuvent en être atteints sans en être conscients. Il y a toujours ce fil conducteur dans les personnages de Drugstore interrogeant sur les origines de cette normalité décrétée. Qui a défini au départ la normalité ? Qu’est la normalité ? Et l’anormalité ? Qui sommes-nous pour juger telle ou telle personne comme étant normale ou anormale ? Il s’agit d’une bataille pour aller au-delà de ce qu’on nous impose, au-delà de ces cases dans lesquelles tout le monde ne rentre pas forcément.

Un homme se promène dans les allées de ton Drugstore, le regard perdu, le pied traînant. « Ce n’est plus une question de malchance, tu t’enivres de cette violence » : qui est Alex dans ce neuvième titre en français ?

Le thème de cette chanson est celui de l’euthanasie. Il me touche depuis des années, j’en avais même fait un devoir écrit au collège. Choisir sa mort lorsque l’on se sait condamné est une question qui bouscule et qui diffère selon les pays. D’ailleurs, pourquoi est-ce un droit dans certains pays, un interdit dans d’autres ? Alex est sur un fil. Il sait qu’il va mourir. Va-t-il choisir de mourir après l’avoir décidé ou d’attendre qu’elle vienne à lui ? Les proches d’Alex vont-ils le laisser partir et respecter son choix s’il existe ? L’aider ? Refuser de le laisser partir ? Par amour, par égoïsme ? À moins que cela ne soit Alex le seul égoïste dans cette histoire, à vouloir laisser tout le monde derrière lui ? Toutes ces questions constituent cette toile d’araignée tissée autour d’un seul fil. Chacun d’entre nous se retrouve accroché à ce fil, si fragile.

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Jim and Megan est le seul « duo » à figurer sur Drugstore. À croire que leurs personnalités étaient trop indissociables pour que tu les sépares. Dans quelle mesure la défiance exprimée dans ce morceau est-elle plus intense que l’amour qu’elle dissimule ?

L’histoire de Jim and Megan est un combat. Leur passé fait qu’ils vont malheureusement avoir plus de difficultés à grandir. Jim and Megan sont ces deux enfants que j’ai rencontrés en faisant un concert. Ce jour-là, je vois une gamine adorable dans les bras de sa maman. J’ai eu envie de la faire monter sur scène avec moi. J’ai chanté un morceau avec elle, puis j’ai voulu la ramener à sa mère. Mais la petite fille ne cessait de me montrer avec insistance un jeune garçon assis à côté de sa mère, comme si elle voulait que je le fasse monter sur scène lui aussi. J’ai fait monter Jim à son tour pour qu’il nous rejoigne. On finit le concert, les enfants ne voulaient plus se détacher de moi. Je les garde avec moi sur scène jusqu’à ce que leur mère vienne vers nous et tombe en sanglots. Elle me dit : « Vous ne vous rendez pas compte de ce que vous avez fait. J’ai enfin eu le courage hier soir de quitter le père de ces deux enfants, qui les battait depuis trop longtemps ». J’étais bouleversée. J’ai compris à ce moment-là pourquoi la petite fille souhaitait tellement que son grand frère vienne lui aussi sur la scène. Sans doute avait-il tenté de protéger sa petite sœur à de nombreuses reprises sachant qu’il était le plus grand. Jim and Megan, c’est donc effectivement beaucoup d’amour mais aussi ce combat pour survivre. Et ces deux enfants méritent de savoir que des choses plus belles peuvent exister pour se reconstruire.

Tu as souvent mis en avant dans tes précédentes interviews que ta musique ne ressemblait à aucune autre. En parallèle, tu as aussi évoqué la difficulté à la vendre et à la défendre auprès des médias français, notamment les radios. Le fait d’accepter complètement aujourd’hui ton identité artistique a-t-il changé la donne sans que tu ne sois obligée de la justifier ?

Non, je ne pense pas. Mais je continuerai à faire la musique que je ressens. Je ne succomberai pas à l’appel des médias pour en faire une plus commerciale. Ceci dit, sans parler de justifier mon identité artistique, c’est important pour moi d’expliquer le message de mes chansons, plus que la musique finalement. Pour que les gens puissent s’identifier, rentrer dans ces personnages, ressentir les choses, tout en laissant cette double ouverture. Car des gens pourraient ne pas vouloir entendre certaines histoires. C’est pour cette raison aussi que les clips sont hyper importants. Ils laissent l’opportunité aux gens d’interpréter chaque titre comme ils le souhaitent. D’exacerber ces sensations-là. Quoiqu’il arrive, je fais de la musique pour ce que j’ai en moi. Et c’est le live dans ce sens qui m’intéresse le plus. Car sur scène, je ne peux pas mentir. C’est pour ça qu’il faut que ce soit une musique qui me ressemble et qui me parle, sinon, je ne peux pas être sur scène.

Merci Jewly pour cet échange. On retrouve ton album Drugstore sur le web dès le 9 février, et l’album physique dès le 24 février. Merci aussi pour ta personnalité et pour tes mots dépassant les formats et le seul ressenti de la musique. Belle année et belle continuation à toi.

 


Crédits photos : Gilbert Fisher (live), Jisays Photographisme (seule dans la rue)