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Sous ses airs de petite fille, dans les contours que Barbara, Linda Lemay ou Anaïs tracèrent dans l’expectative de sa venue aux hommes, Liz Van Deuq épouse ses propres formes. À travers les lignes de la main de sa maîtresse, elle chamboule et manipule les petits cœurs portant dès lors tous les plaisirs les plus intérieurs. Divinement éveillée, profondément investie, évidemment habitée, Liz Van Deuq est cette artiste qu’on n’oublie pas. Qu’on n’oublie plus. Les secondes d’éternité puisent tout leur sens dans ses chants, tissages infiniment poétiques axant leurs rimes sur l’âme des gens.

Vanessa Dequiedt, bonjour, et merci d’avoir accepté cette interview. On te connaît mieux sous le nom du projet musical Liz Van Deuq que tu officialisas en 2010 avec la sortie d’un premier EP. Il succéda à tes jeunes années passées à gambader dans les prés de la Nièvre, à étudier la musique à Tours, à Montréal, à Paris, puis à animer Radio Nevers et à faire la journaliste en mode Vibration. Depuis, Liz Van Deuq est devenue une personnalité à part entière, la facette artistique et provocatrice complètement assumée de ton identité. Une deuxième personne qu’on ne sait si l’on doit la désigner par la première ou par la troisième. Liz Van Deuq : JE ou ELLE ?

Tu commences par la question la plus difficile. Je, quand même. Parce que je traverse les mêmes questionnements qu’elle. Du coup, c’est une possibilité à certains moments de m’écarter du personnage et de vivre entièrement ma vie de Vanessa. Une possibilité de la faire naître ou de la tuer. En tous les cas, les différences entre les deux individualités existent. Je le ressens ainsi. Il y a une Liz Van Deuq qui se prépare pour ses concerts, il y a une Vanessa Dequiedt qui passe du temps ailleurs à chercher les idées pour ses chansons, et qui organise tout l’emploi du temps pour que cela fonctionne.

Dans la chanson Anna-Liz, faisant partie des toutes premières sorties en 2010, puis reprise sur ton premier album paru en 2014, « le cerveau de Liz est sous l’emprise. Une âme surprise s’est invitée dans un lobe. L’espiègle, l’espionne se prend pour elle et l’embobine ». Comment expliques-tu qu’il ait fallu autant de temps à Liz Van Deuq pour se rendre compte de la présence de Vanessa ?

Hum… Il s’agit de vases communicants. Liz Van Deuq a besoin de Vanessa Dequiedt pour vivre. Tout comme un artiste a besoin d’un label ou d’une personne extérieure pour gérer l’administration, la communication, la promotion. Il est impossible de faire de l’art tout seul. Quoiqu’il en soit, Liz Van Deuq s’en fout (rires). Elle fait sa vie sous les yeux de Vanessa. Elle est peut-être sa maman. Peut-être.

Liz Van Deuq n’est-elle pas finalement l’antithèse de Vanessa Dequiedt, capable de donner libre cours à son inspiration et à ses émotions, au-delà de la rigueur et du conformisme des études en musicologie et au conservatoire de Nevers que cette dernière suivit ?

Heureusement que Liz Van Deuq a été là pour venger le sort de Vanessa Dequiedt ! Je pense qu’il s’agit d’un échange. Il y a en effet un côté antithèse. Il y a aussi cet aspect source d’inspiration. Je puise dans mes connaissances, notamment musicologiques, ainsi que dans mon parcours pour pouvoir faire les choses sur scène. Liz Van Deuq tire ses informations à partir de Vanessa Dequiedt. J’ai l’impression que je vais ressortir de cette interview encore plus perplexe qu’à la sortie de mes séances de psy ! (rires)

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L’artiste est un autre de tes premiers morceaux. Tu y apportes certaines nuances vocales et instrumentales dans sa version parue sur ton premier album. « Je suis une artiste, je suis égoïste, regardez-moi j’existe » : les paroles sont mordantes, tu te jettes sans filet dans un portrait qui se veut réaliste et dans lequel tu cherches à justifier les débordements de l’artiste par son vécu et les évolutions sociétales. L’abandon est ainsi l’un des thèmes évoqués dans ce sens : quels souvenirs Liz Van Deuq garde-t-elle de ces moments durant lesquels elle se sentit délaissée ?

Je ne sais pas si je me suis sentie délaissée. Stressée, oui. Mais délaissée, non. L’artiste est effectivement un portrait au vitriol. C’est une chanson dans laquelle je parle un petit peu de moi, dans laquelle j’ai ajouté beaucoup de second degré pour prendre du recul par rapport à tout ça. J’ai écrit cette musique en un quart d’heure alors que je passe bien plus de temps sur mes chansons d’habitude. Elle transcrit mon ras-le-bol d’aller dans des conservatoires, des écoles où l’on apprend avant la technique le culte de l’égo. Je crois aussi que j’en ai eu marre de bosser constamment ma technique, mes connaissances. Je suis la fille d’un altruiste et cela m’a plongée de fait dans une certaine culpabilité d’agir ainsi. L’artiste décrit ma colère ressentie durant cette période face à l’égoïsme des artistes. J’en suis revenue aujourd’hui, car je cerne le rôle de l’artiste dans la société, celui qu’il porte en divertissant les gens ayant des métiers plus conventionnels.

Tu dis que tu es la fille d’un altruiste, c’est-à-dire ?

J’ai un père qui fait beaucoup d’humanitaire. Je ne m’y reconnais pas du tout, et je ne ressens pas le besoin de faire la même chose. Et quelque part, ça me fait me sentir un peu coupable. Ma mère est très différente, elle a une fibre artistique bien plus affirmée. Elle passe plus de temps à travailler son égo aussi.

La folie est clairement perceptible également dans L’artiste. Selon toi, jusqu’où peut-elle le conduire ?

(silence) L’artiste est mégalo. Il n’a pas peur de chanter devant un certain nombre de spectateurs. J’ignore si cela est sain. C’est une sorte de folie des grandeurs. Après, je trouve que je suis très raisonnable et raisonnée. Je pense être une personne qui se fixe beaucoup de limites. Je cadre énormément de choses, jusqu’à chronométrer chaque tâche quotidienne prévue dans mon emploi du temps. Je suis tout autant dans la folie qu’elle m’est étrangère.

Tu es folle mais tu l’ignores, est-ce cela ?

Non, je ne suis pas folle ! (rires) Je le répète, je trouve que je suis très raisonnable par rapport à d’autres artistes lorsque je suis en tournée. Et puis, pourquoi l’artiste ne serait que folie ? Il peut aussi l’être dans l’hyper structuration des choses. Tout le monde n’a pas forcément l’envie de devenir fou après tout. En parallèle, il y a aussi le côté lâcher prise. C’est encore autre chose. L’artiste devient alors un déclencheur pour que chacun puisse accéder à son propre lâcher prise.

“Je ressens moins de colère maintenant que je m’assume en tant qu’artiste. Une fois qu’on a accompli les choses qu’on avait réellement envie de faire, peut-être qu’on est moins en colère, non ?”

 

En 2015, tu pris la suite de Robi en obtenant le prix Moustaki. Tu interprétas à cette occasion ton titre Des rides paru en 2013, repris dans ton premier album en 2014, ainsi que cette année dans ton dernier EP intitulé Musique de chambre. Cette chanson m’a bouleversé. Ton écriture, ta composition et ton interprétation fusionnent pour offrir une expérience à part. Des rides inscrit une trame dans ton processus créatif et ton évolution. J’ai aussi trouvé que le titre était plus en phase avec les plages inédites de ton nouvel EP. On ressent dans ces mélodies un essentiel ou un retour à celui-ci. Quels évènements de ton quotidien pourraient selon toi l’expliquer ?

Je ne sais pas trop. Je pense que c’est le fait de vieillir moi-même. Je suis désormais moins attirée par les mélodies très rythmiques. Je suis sans doute quelqu’un qui écrit plus facilement des chansons lentes et mélancoliques. À mon grand désarroi, mais on ne choisit pas trop ce que l’on crée. En tous les cas, je n’ai pas personnellement l’impression de choisir beaucoup. Je me laisse donc un peu aller. Et puis, je pense que la chanson française se prête plus aux chansons lentes qu’aux rapides. Enfin, je ressens moins de colère maintenant que je m’assume en tant qu’artiste. Une fois qu’on a accompli les choses qu’on avait réellement envie de faire, peut-être qu’on est moins en colère, non ?

C’est une très bonne question… À l’instar de La première femme de ma vie, chanson écrite et composée par Albin de la Simone, Des rides évoquent ces vieux qui nous étaient chers et qui le resteront. Au-delà, c’est aussi le lâcher prise de Liz Van Deuq dont il est question, relatif à son appréhension de la vieillesse et de la mort à un âge sans doute encore trop tendre pour y penser. Si Des rides est une musique, elle est aussi une peinture et une sculpture. À qui pensais-tu lorsque tu l’as écrite ?

J’ai pensé à ma grand-mère. J’ai suivi et développé une phrase que ma sœur avait dite un jour : « Elle est belle mamie ». Ma grand-mère n’était pas quelqu’un qui parlait beaucoup d’elle. Et c’est suite à son enterrement que j’ai voulu écrire cette chanson. Ma famille du côté de mon père est très unie, et j’avais un peu peur qu’elle se disloque après la mort de ma grand-mère. Qu’il n’y ait plus ces moments durant lesquels on prend des nouvelles des autres, on fait de la musique, on joue des parties de pétanque. J’avais peur de perdre tout ça parce que la personne la plus âgée de la famille qui nous rassemblait tous avait disparu.

Quel était ton objectif en passant par le lexique et la technique de ces trois arts ?

La plupart du temps, j’écris mes chansons en visualisant. Je tente aussi de raconter mes histoires à la façon d’un scénario. Il faut que ce soit fluide au niveau de la lecture. Par conséquent, c’est parfois un peu compliqué pour moi d’assurer cette combinaison. Je me pose énormément de questions. Est-ce cohérent visuellement ? Arrive-t-on à rentrer dans la chanson ? Les rimes fonctionnent-elles ? Cette chanson rassemble-t-elle beaucoup de gens, ou ne concerne-t-elle que moi ? En dehors du son des mots, des consonnes donnant du rythme, la poésie vient du visuel, de la précision des descriptions. Des rides est une chanson dont je suis fière. J’y parle d’elle, j’y parle de moi aussi, au futur. J’ignore comment je considèrerai Des rides dans cinquante ans. Il y a ce côté angoissant de l’écriture de soi-même à la manière d’un testament que je ferais étant jeune. Une promesse pour soi-même dans laquelle je pourrais considérer ma vie comme réussie si je passe mon temps à rire, à prendre les choses avec le plus de légèreté possible.

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Mamour est un autre de tes nouveaux morceaux. Tu t’y adresses à un amour personnifié. Tu y décris sa quête, ses désillusions, les espoirs qu’il suppose. Étrangement, cette chanson m’a rappelé l’atmosphère de deux autres tirées du répertoire de Brel : Ces gens-là et Vesoul. Chaque son de Mamour a un sens, chaque sens a un mot. D’où vient cette distance que tu sembles vouloir nourrir avec l’amour ?

Je pense que je fais partie d’une génération qui fait un peu ce qu’elle veut, ce qui initie une distance. Nous ne sommes plus obligés de nous marier. Par conséquent, l’amour devient un cheval fou ! Les générations d’avant se mariaient très tôt, il y avait cette idée de pression familiale. Libéré de ces contraintes, l’amour n’est que sentiments aujourd’hui, et nous ignorons comment il fonctionne en définitive. Je me sens un peu cavalière. Je souhaitais mélanger le côté Western et celui chanson française, en apportant une fois de plus un aspect très visuel à la chanson, à la personnification de l’amour. Je la trouvais d’ailleurs bien arrangeante car on pourrait imaginer que je m’adresse à la troisième personne que l’on suppose faire partie de n’importe quel couple. Je n’aurais pas spontanément pensé à la référence à Brel pour Mamour. Même si je peux la comprendre. De ce que je sais de lui, l’homme eut pas mal de problèmes avec les femmes et finissait presque toujours par être dominé par elles : c’est ce qu’il exprime en tous les cas dans ces morceaux. Je pense qu’à trop donner, il a fini par se faire bouffer jusqu’à détester les femmes. Jusqu’à détester l’amour. À l’instar de Vesoul qui évoque cette longue promenade que sa copine lui inflige.

L’issue marque le dénouement de ton nouvel EP Musique de chambre. Les paroles révèlent toute la brillance et la finesse de ton écriture, dans cette réalité où s’égarent les pourquoi pas. L’issue est cette douceur de vivre entre-aperçue, l’inconnu qui excite l’inattendu, la dernière chance pour laquelle on ose tout risquer, une démence à laquelle on ne peut échapper, d’ailleurs, le souhaite-t-on… Si L’issue est plurielle, quelle est celle qui reste encore inexplorée par Liz Van Deuq et qui mène vers tous ses possibles ?

Non mais c’est Dieu qui pose ces questions-là d’habitude ! (rires) J’ai écrit cette chanson en une semaine en m’inspirant d’une photo représentant huit fenêtres qui étaient toutes bouchées à l’exception d’une seule. Je ne pensais pas être capable d’écrire une chanson telle que celle-ci. Elle ne répondait pas à mon exigence. Pourtant, de nombreuses personnes me disaient le contraire de ce que je croyais. Du coup, je me suis fiée à ces écoutes extérieures. L’issue ne devrait même pas s’appeler ainsi. Il s’agit d’un titre devinette. Sur scène, je le fais comme une chanson dont on doit trouver le thème. On n’est pas dans la structure classique de la chanson. L’issue est une musique contemporaine un peu libre. Et tu as raison, elle est plurielle. Mais au final, il n’y en a qu’une seule, puisque l’on ne choisit qu’un seul chemin. C’est beau ce que je viens de dire non ? (rires)

(rires) Et très inspiré, une fois de plus serais-je tenté de dire…

Quoiqu’il en soit, j’avais plus envie de parler de la manière dont L’issue a été écrite. Fragile, seule dans un coin. Je trouve que ce n’est jamais évident, non ?

Effectivement, ce n’est jamais évident, si tant est que L’issue laisse place à tous les possibles. Merci beaucoup Liz Van Deuq pour cette interview. Merci aussi à Vanessa.

Merci à toi aussi Florian. C’est la première fois que j’ai une lecture aussi poussée de mon travail. Je suis bluffée et très flattée. Et très heureuse aussi d’avoir fait cette interview.

Merci pour ce retour Vanessa. J’espère que le temps passé à la préparer fut à la hauteur de l’émotion que Liz Van Deuq sut susciter en moi. On retrouve toute ton actualité et tes prochaines dates sur ton site officiel ainsi que sur ta page Facebook©. Belle continuation à vous deux 😉

 



Crédits photos : Géraldine Aresteanu (header), Stéphane Merveille (piano at home), Arnaud Rouyer (piano live)