melanie pain parachute

Mélanie Pain l’intrépide. Mélanie Pain, dans l’ombre d’elle-même. Dans toute sa lumière aussi et surtout. Mélanie Pain et la délicatesse d’une caresse, la projection d’un esprit, la persistance de ses envies. Inassouvies ? Encore pour certaines d’entre elles. N’en demeure pas moins cette passion pour la précision, la force de l’intention. Dans cette fuite du temps qu’elle conjugue au présent, Mélanie Pain est celle ayant su sourire à la risette d’un signe devenu son chemin. Elle ne fermera pas les yeux et continuera à repousser les frontières de son sens caché, peu importe qu’elle le découvre un jour ou pas. Une témérité empruntant à l’élégance une démarche faite de nuances pour tirer de son émotion toute sa substance.

Mélanie Pain, bonjour, et merci d’avoir accepté cette interview. Ton histoire est celle d’une petite fille rebelle née à Caen au siècle dernier, jouant de la batterie sans grande conviction avant qu’elle ne cède sa place à la jeune femme assagie et studieuse diplômée de Sciences-Po, puis à la tête bien faite et bien pleine travaillant pour de grandes boîtes parisiennes dans la communication, le design et le web. L’histoire aurait pu se poursuivre ainsi pendant des années, avec mari, chiens et enfants, dans une belle villa en banlieue ou dans un appart atypique du centre-ville. Oui mais voilà : tes appétences en matière d’hommes te menaient souvent dans les bras de musiciens, en particulier ceux de Benoît de Villeneuve, compositeur à ses heures perdues. Un jour, il a l’idée d’enregistrer ta voix pour l’ajouter à l’une de ses démos qu’il souhaite utiliser pour trouver une chanteuse. L’évidence parle à tous ceux qui l’écoutent, hormis à vous deux. C’est ainsi que tu es présentée à Marc Colin. Il te fait rapidement enregistrer tes premiers titres pour Nouvelle Vague. Ton histoire prend un tournant inattendu. Dans quelle mesure peut-on parler de conte de fées si l’on considère tous ces autres artistes aussi talentueux que toi qui ne vivront jamais un tel concours de circonstances initié par la force du destin ?

Oui, j’avoue, c’est un véritable conte de fées. J’aurais pu passer à côté de la musique. Mais j’ai toujours été très attirée par elle. J’en ai toujours beaucoup écouté, et j’ai toujours été entourée de musiciens. Alors oui, j’aurais pu continuer à vivre ma vie d’avant. Mais j’ai été découverte, lancée dans le monde de la musique puis sur scène. Et depuis, je me demande comment j’ai pu avoir la vie que j’avais avant (rires). Ça me paraît tellement évident maintenant ! C’est vrai aussi que c’était sur un coup de chance au départ.

MELANIE PAIN MARC THIROUIN

Selon toi, quelle part joue ce même destin dans ton histoire et comment interpréter son ironie, sachant que tu n’avais jamais eu en tête de devenir musicienne ?

En fait, je pense qu’on a tous plusieurs cordes à nos arcs. Et parfois, les opportunités se présentent. Parfois non. J’ai une partie très intello, très sérieuse, j’aurais donc pu très bien m’épanouir dans d’autres domaines. Mais j’ai aussi cette partie artistique, esthétique. Le destin m’a laissé l’opportunité de m’exprimer sur les deux plans. J’ai choisi le deuxième. J’ai décidé à un moment donné de tout lâcher, de m’offrir à l’inconnu. Ensuite, c’est aussi attaché à nos expériences, les rencontres et les choix que nous faisons. Mais c’est vrai que cette partie un peu cachée de moi, de ma rencontre avec toute l’équipe de Nouvelle Vague à mes débuts sur scènes grâce à Marc Colin, en passant par mes propres compositions désormais, aurait pu le rester. Donc c’est assez incroyable.

2004 : tu enregistres deux titres sur le premier album de Nouvelle Vague. Puis tu pars fissa en tournée avec Camille. À ses côtés, tu apprends ton nouveau métier. Il t’éloigne inexorablement de ta vie d’avant. Et ce, malgré toutes tes interrogations quant à ta légitimité sur scène à ce moment-là. Tu pars ensuite à l’étranger pour d’autres tournées. Jusqu’en 2009, année durant laquelle tu sors ton premier album My Name. Dans tes précédentes interviews, tu avoues avoir accouché de ce premier opus dans la douleur, notamment parce que tu y évoquais des pans douloureux de ta vie personnelle. « C’est vrai, je ne suis plus celle que j’étais, mais suis-je meilleure plus va le temps ? », chantais-tu alors sur Celle de mes vingt ans. Quel regard la Mélanie Pain d’aujourd’hui porte-t-elle sur celle d’il y a huit ans ?

Un regard assez tendre en fait. C’est vrai que ce n’était pas facile. C’est vrai que c’était très douloureux. J’ai dû assumer des choses qui n’étaient pas très claires. Je posais beaucoup de questions sur qui j’étais parce que ce tournant dans ma vie était comme un tsunami sur le plan des émotions, de tout. My Name fut très compliqué à assumer. En même temps, je savais qu’il fallait que je fasse ça. J’avais tellement envie de chanter ces chansons ! C’est marrant : j’ai réécouté cet album il n’y a pas longtemps durant mes récentes répétitions. Je souhaitais reprendre des chansons de ce premier disque. Ça m’a attendri car on entend toutes les émotions, tous les doutes dans ma voix et dans les textes. C’est très touchant pour moi. Depuis cet album, plusieurs années se sont écoulées. Je sais désormais où je vais. C’est une belle évolution. Et heureusement, quand même (rires).

Penses-tu que tes questions quant au temps qui passe et ton identité profonde trouveront un jour des réponses ?

Je ne pense pas (rires). Mais la quête est assez intéressante. Je parle beaucoup de ça dans mon dernier album Parachute. De la vie qui coule, de nous qui flottons à sa surface. C’est quelque chose qui m’angoisse et que je trouve en même temps assez beau. C’est une source d’inspiration, de questionnements continuels. Que fait-on de ce temps ? Est-on sûrs de l’utiliser comme on le souhaite ? En apprécie-t-on chaque minute ? Ne perd-on pas son temps ?

MELANIE PAIN TROIS BAUDETS

Bye Bye Manchester : tel est le nom de ton second album paru en 2013, composé et réalisé à quatre mains avec Albin de la Simone après un isolement volontaire dans la ville anglaise pour te recentrer et rester éloignée des influences extérieures. Bye Bye aussi les pleurs en fin de journée comme tu avais pu les vivre pour ton premier album. Bonjour la simplicité. Le bonheur est Ailleurs et tu y mêles les sonorités de ton Casio à celle des Yamaha d’Albin. « Où que je sois je ne resterai pas » : tu es déjà Ailleurs, c’est toi qui le dit. Mais au-delà de tous ces pays que tu visites et dans lesquels tu te produis, au-delà de cet imaginaire qui est le tien et qui guide ta plume et tes doigts sur les touches de ton clavier d’adolescente, comment pourrais-tu me décrire cet Ailleurs dans lequel tu te réfugies lorsque tu es seule ?

C’est une forme de décomplexion. C’est un peu la musique. Chanter les chansons que j’ai à l’intérieur : c’est quelque chose qui me rend heureuse. Dans Bye Bye Manchester, il y avait tout ce truc-là. De dire bye bye aux interrogations, et de dire bonjour au fait que je chante. Que je fais ce métier qui est incroyable. Que je suis heureuse, que maintenant j’assume. Et que donc j’en profite. Je visite de nombreux pays, mais ce qui compte pour moi, c’est de chanter et de jouer devant des gens dans le monde entier. Finalement, Bye Bye Manchester était très centré sur le plaisir, la légèreté. Sur le fait que l’on soit ici, ailleurs. Que l’on a de la chance et qu’on est bien.

Et si cet Ailleurs était un tableau de maître ou une scène de cinéma ?

Je suis allée voir l’exposition d’un peintre australien qui s’appelle John Olsen il n’y a pas longtemps. Ses tableaux sont vraiment riches, lumineux, assez créatifs et naïfs. Cet Ailleurs est un peu ça. C’est cette explosion de couleurs, de motifs, de traits qui ne sont pas forcément parfaits. C’est cette espèce de gros bazar qui a quand même une harmonie, une puissance.

“Je sais que la musique est la seule façon pour moi d’exorciser toutes mes peurs et mes angoisses”

 

Octobre 2016 : tu fais ton come-back depuis le ciel avec Parachute, ton troisième album. En parallèle, tu accompagnes la sortie du nouveau de Nouvelle Vague, I Could be Happy, sorti quelques jours après le tien début novembre. Les deux sont finalement liés à ton état d’esprit du moment puisque tu révèles que Parachute a été pour toi le moyen de te décharger de certains poids. On note qu’il n’y a aucun duo sur cet opus contrairement à tes deux précédents. En revanche, tu t’offres les services de Gaël Rakotondrabe, pianiste et arrangeur d’Antony and the Johnsons et de Cocorosie. « Il me faut toujours des duos avec des mecs dans mes albums » déclarais-tu dans l’une de tes précédentes interviews. Quelles différences existe-t-il entre un duo chanté et révélé à tous et un duo se jouant dans l’ombre de tes chansons ?

Il s’agit d’une relation vraiment différente. Nous avons travaillé pendant des mois et des mois avec Gaël. À se téléphoner, à s’envoyer des trucs constamment, à se faire écouter des choses, à créer le son de Parachute ensemble. Les duos se jouent plus sur la voix. J’aime bien inviter des gens qui j’apprécie, dont la voix me renverse, à l’instar de Florent Marchet, de Thomas Dybdahl et de Julien Doré. Après, nous ne passons pas des mois à chanter la chanson. C’est ça d’ailleurs qui est un peu frustrant après une journée d’enregistrement en studio. Même si on peut réécouter plusieurs fois le morceau, il demeure un instantané d’une connexion entre nous au service d’une chanson. C’est vraiment différent. Alors que la relation que j’ai eu avec Albin sur l’album précédent et celle que j’ai eu avec Gaël sur Parachute ont des racines plus profondes. Nous avons vécu presque une année ensemble en mettant en permanence nos efforts en commun. Il s’agit plutôt d’une équipe en fait, alors que le featuring est une rencontre, comme celle qu’on pourrait faire autour d’un café.

As-tu une anecdote particulière à partager avec nous aujourd’hui quant à ta collaboration avec Gaël Rakotondrabe ?

Nous étions chez lui pour travailler sur Comme une balle. Je crois que nous avions passé toute la journée à accrocher des petits bouts de coton aux marteaux du piano pour qu’ils tapent doucement ses cordes. À la fin, nous devenions fous l’un et l’autre car nous avions dû changer l’épaisseur des cotons. Nous nous demandions si nous ne devions pas aller à la supérette du coin pour acheter des cotons démaquillants, ou des boules de coton à la pharmacie juste à côté (rires). Et ça, c’était juste pour faire les démos ! Ensuite, nous sommes allés en studio. Nous disposions d’un piano magnifique, du coup, nous nous sommes dits qu’il valait mieux ne pas réitérer la même histoire (rires). Nous avons donc décidé de conserver les enregistrements faits chez lui avec les morceaux de coton empruntés à sa copine. C’est un vrai plaisir pour moi de réécouter Comme une balle aujourd’hui, car je me remémore toute cette expérience attachée au morceau. Je me souviendrai toujours de sa genèse avec ces petits bouts de coton partout. Et tout le monde qui nous disait : « Mais c’était un synthé en fait ?! ». Ils ne savaient pas d’où venait ce son ! (rires) Maintenant, ils sauront notre secret.

MELANIE PAIN LIVE

Parachute te permet de dévoiler ton obscurité pour entamer ta quête d’un remède au noir. Tu cherches à exorciser le croque-mitaine planqué sous ton lit, coupable d’apparaître désormais même en plein jour. « Presque droit je tiens. Sur une main, je tiens de travers. Je tiens debout » : Comme une balle est l’illustration d’une prise de conscience d’un déséquilibre intérieur, attendant « tes lèvres de rubis sur ma peau nue » pour se résorber. « Ce peut-il que tu souries ? » : On dirait que tu t’adresses à l’autre alors qu’il s’agit sans doute de ton moi. « Dans le noir, je fonce. De l’amour on ne vit pas, on ne vit pas de ça. Dans les murs, je fonce. Peu importe si je tombe » : tu Jette-s tes plus beaux espoirs dans le prochain chapitre de ta vie. La seule personne dont Mélanie Pain a besoin pour ressentir et expérimenter pleinement son conte de fées ne serait-elle pas finalement elle-même ?

Si, sûrement. Quand je t’écoute mettre les différentes paroles bout à bout, c’est un vrai combat qui se dégage. C’est un challenge pour moi. J’ai écrit Parachute toute seule pendant des mois avant de commencer à travailler avec Gaël. J’ai vraiment cette ambition de trouver ma propre écriture en français, ma propre façon de composer aussi. Ainsi, ce combat est personnel car je lutte contre mes démons. Je sais que la musique est la seule façon pour moi d’exorciser toutes mes peurs et mes angoisses.

D’où viennent-elles ?

Ce n’est pas très original, tout le monde est confronté à ça. Tout le monde a des peurs, des non-dits, des tabous émotionnels. La musique est pour moi une façon de les affronter. Et je me sers de ces chansons comme des parachutes, des moyens de me libérer de tout ce qui n’est pas dit. Ça peut devenir vraiment fatiguant à la longue. Nombreux sont ceux qui me considèrent comme une fille assez douce, tout le temps de bonne humeur. Je voulais leur dire que j’ai aussi d’autres moments, d’autres côtés. Tout le monde a ses peurs, notamment celles liées à la mort, la vieillesse, l’amour qui disparaît. Nous sommes tous confrontés à ça tous les jours. On peut partager ces choses-là en restant lumineux, positif, combatif. Parachute n’est pas une lamentation, c’est plutôt un constat ainsi qu’une façon un peu mature de dire qu’on est tous complexes, qu’on doit tous gérer des ténèbres. Moi, je les gère avec mes chansons.

Merci Mélanie Pain pour cet échange.

Merci à toi aussi Florian. C’était vraiment très agréable de répondre à tes questions.

Tu repars sur les routes dès aujourd’hui. Elles te mèneront aux États-Unis durant le mois de mars pour Nouvelle Vague. Puis en Angleterre en avril pour la présentation de Parachute. On retrouve toutes tes prochaines dates sur ta page Facebook ainsi que sur ton site officiel. Belle continuation à toi 😉

 


Crédits photos : Marc Thirouin (portrait noir et blanc)