piers faccini

Le 27 janvier dernier, Piers Faccini était de passage au Rex de Toulouse. L’occasion pour Skriber de revenir sur son parcours artistique peint et chanté. Derrière les paroles susurrées de Piers Faccini, un artiste au grain de voix singulier qui, en live, sait désormais user de toute sa présence. Ce ne fut pas toujours le cas. Ce qui demeure en revanche, c’est le doux rêveur mêlant son pragmatisme à des désirs d’avenir répondant à ceux qui étaient déjà les siens lorsqu’il était enfant. Dans les ondulations historiques et artistiques de Palerme, l’homme se promène, se recentre puis se pose, pour développer des sonorités chimériques capables de faire tressaillir tous nos sens.

Bonjour Piers Faccini, et merci d’avoir accepté cette interview à quelques heures de ton concert au Rex de Toulouse. Que t’inspires la patrie de Claude Nougaro ?

J’ai déjà eu l’occasion de jouer à Toulouse. Mais je connais mal la ville car j’ai eu très peu de temps pour l’explorer durant mes différents concerts. Je l’aime beaucoup, elle n’est pas très loin de là où j’habite dans les Cévennes. Il y a trois heures de route. Quand je vois Toulouse dans le planning de mes tournées, je me dis : « C’est cool, je vais pouvoir rentrer à la maison » (rires). N’étant pas français, j’admets avoir des lacunes concernant la culture musicale française. Je sais que Claude Nougaro était un grand Monsieur et qu’il a écrit de très belles chansons. J’en ai écouté quelques-unes que j’ai bien aimées.

Tu peux m’en citer une ?

Je ne pourrai pas te donner de titre malheureusement. Je reconnaîtrais la musique.

Tu es né d’un père italien et d’une mère anglaise, passionnés par toutes les formes de l’art. Très jeune, tu optes pour le dessin et tu décides d’en faire ta vie. Pourtant, même si tu suivis les cours des Beaux-Arts à Paris en candidat libre, tu es surtout connu aujourd’hui pour ta musique. On te présente d’ailleurs comme le digne successeur de Leonard Cohen entre autres. Tu te qualifies toi-même comme « un peintre jouant de la musique devenu un musicien qui peint ». À quoi la vie de Piers Faccini ressemblerait-elle aujourd’hui s’il avait exposé ses premières toiles dans de petites galeries londoniennes plutôt que de se produire dans les pubs de la ville ?

En fait, j’ai quand même exposé pas mal mon travail et je vivais plutôt de ma peinture. J’ai fait ma première exposition à 19 ans à Londres, puis j’ai continué à exposer mon travail jusqu’à récemment, dans un musée d’art moderne à Alès. Mais c’est qu’à un moment donné, tout a basculé. J’ai toujours gardé les deux disciplines vivantes en peignant et en écrivant de la musique. J’ai eu un succès modeste en peinture, ce fut un très long voyage. J’étais sur le bon chemin je crois, mais j’ai ressenti le besoin de me confronter à un public lorsque j’ai eu 29 ans. De confronter la vie très solitaire du peintre au fait de monter sur scène, tout en continuant à peindre. J’ai suivi l’énergie qui passait à ce moment-là. J’avais l’impression que les gens appréciaient plus ma musique que ma peinture. Et j’avais passé presque 10 ans seul dans mon atelier, de 1989 à 1999. Je trouvais ça intéressant. Je me suis dit que je pourrais essayer la vie de musicien pendant quelques années pour me remettre à la peinture par la suite. Et là, c’est presque 20 ans plus tard (rires). Je suis toujours là.

piers faccini

Tu passes les 5 premières années de ta carrière musicale avec Charley Marlowe, un groupe que tu fondas à l’époque avec Francesca Beard. Accompagnés de Frank Byng et de Lucas Suarez, vous écumez les bars et les salles de Londres. Vous produisez des bandes-son pour la BBC et Channel 4, vous sortez également un EP intitulé This could be you. Cela aurait pu, mais cela ne le sera pas. Le groupe finit par se séparer. Avec le recul, comment décrirais-tu cette période de ta vie et la nature de la relation que tu entretenais avec Francesca Beard ?

À cette époque-là, j’étais solitaire parce que j’étais aussi très timide. J’avais une certaine crainte de la performance scénique. Du coup, j’avais pris l’habitude d’écrire et de jouer mes chansons dans mon coin. C’était quelque chose que j’avais besoin de faire dans ma vie, mais que je n’avais pas forcément besoin ou envie de faire devant les gens. Je n’avais aucune notion de faire carrière. Nous sortions ensemble avec Francesca. Elle m’a donné un coup de pied aux fesses en me disant que je ne pouvais pas garder mes chansons que pour moi. Elle a été très maligne. Comprenant que j’étais assez têtu et que je ne voulais pas le faire, elle s’est dit que ce serait une bonne idée de faire un groupe ensemble. Elle me disait : « Comme ça, je serai toujours là pour vérifier que tu montes sur scène ». On a fait ça pendant 5 ans, et c’est vrai que j’ai senti que c’était comme un apprentissage. Pas celui de la musique car je la pratiquais depuis mes 13 ou 14 ans. Plutôt celui de la scène, la façon de l’aborder, de me sentir prêt à y monter, d’être le leader d’un projet en étant à l’aise.

Et de te mettre à poil devant un public…

Exactement. Francesca est une performer vraiment incroyable. Elle est extrêmement charismatique, très drôle, spontanée notamment dans sa façon de parler avec le public. Elle fait une brillante carrière. Elle n’a que les mots, ce n’est pas une chanteuse. J’ai beaucoup appris avec elle. Elle est assez extraordinaire et nous sommes restés très amis en fait.

piers faccini i dreamed an island

Depuis la sortie en 2004 de ton premier album Leave no trace, tu tournes dans le monde entier pour diffuser tes sonorités folks et blues. J’ai personnellement beaucoup aimé ton album Between dogs and wolves paru en 2013, notamment à travers les titres Broken Mirror et Reste la Marée. Ce chant soufflé presque murmuré est ta marque de fabrique. Tout comme tes inspirations liées à la musique de monde, que tu découvris adolescent avec Ali Farka Touré. Ce sont les singularités de ce genre musical que tu explores dans ton dernier album I Dreamed an Island sorti en octobre 2016, mêlant des identités culturelles très diverses. La Sicile et son histoire sont les décors de tes nouvelles compositions. Tu uses de l’île et de sa situation géographique au carrefour de l’Europe, de l’Afrique et du Moyen-Orient pour développer des mélodies inspirées du métissage des cultures et de leurs voix. Nous évoquions à l’instant ton vécu de peintre et de musicien. Si ton album I Dreamed an Island ne devait se résumer que par un seul et unique tableau de maître, et que par un seul et unique bruit, lesquels seraient-ils ?

Bonne question. Pour le tableau, ce serait peut-être un paysage d’un peintre italien de la pré-Renaissance, Lorenzetti. Parce que cela fait un peu allusion à l’époque. Ses peintures sont très belles. La façon dont la ville, les collines sont déclinées, on dirait presque de la calligraphie, un tableau japonais, ou même un vieux paysage chinois. Pour le bruit, il faudrait simplement que ce soit celui de petites vagues le long d’un rivage sur une île méditerranéenne, certainement la Sicile.

Dans quelle mesure pourraient-ils traduire la cohabitation de la solitude et de l’exposition de l’artiste ?

J’ai pensé à Lorenzetti par rapport à l’époque même si c’est un peu plus tard que mon inspiration spécifique du XIIe siècle. Mais je pense surtout que dans ses tableaux, on voit aussi le mouvement de gens, des villes. Dans ces constructions-là, j’imagine ce paysage qui a vraiment existé durant le XIIe siècle à Palerme, en Sicile et ailleurs en Europe aussi, mais qui a eu une floraison particulière en Sicile et à Palerme. Je pense à marcher dans les rues de Palerme, d’entendre les cloches d’une église. Ensuite, je tourne dans la rue et je passe la porte de la synagogue. Puis je vais un peu plus loin et j’entends le chant du muezzin. C’est ce genre de cohabitation et de coexistence entre peuples et religions qui est mon inspiration principale. Mais c’est aussi parce que je considère que ce métissage-là est un aspect incontournable de notre culture en Europe. La culture dite française, italienne, espagnole, etc… est elle-même le fruit de multiples formes de métissage. I Dreamed an Island consiste à m’inspirer d’une période, autrement dit, de m’inspirer du passé pour parler d’aujourd’hui. Mais c’est aussi un travail de mémoire, un rappel de qui nous sommes, d’où je viens, comme si j’imaginais mon propre sang portant dans mes veines la mémoire de mes ancêtres. J’ai essayé d’imaginer ces ancêtres, leur vie, de les suivre jusqu’à ce qu’on entende des influences différentes. Comme lorsque je fais allusion à la Grèce byzantine dans Beloved. Comme lorsqu’on perçoit l’influence du Moyen-Orient dans un autre, celle du Maghreb, des dialectes de la Sicile. Un autre morceau où je chante en français où j’ai essayé d’imaginer le morceau comme un vieux morceau provençal. Je pense que ce travail de mémoire est important par rapport à ce que l’on vit aujourd’hui politiquement. Je suis personnellement assez en révolte avec ça…

On déborde un peu par rapport à la question que je t’ai posée Piers…

J’ai fait comme un homme politique (rires).

(rires)

Repose-moi la question et j’y répondrai plus précisément.

Tu y as répondu partiellement, mais je te la repose donc. Dans quelle mesure le tableau de maître et le bruit que tu évoquais dans ta réponse précédente reflètent-ils la solitude et l’exposition de l’artiste ?

Ce sont deux choses différentes. C’est ça que j’ai décrit en parlant des rues de Palerme. J’ai tenté de traduire ce que j’imaginais dans ce tableau de Lorenzetti. Ces ruelles médiévales, ce paysage médiéval. J’imagine ces peuples et ces religions différentes qui cohabitent et qui marchent dans ces rues. Après, la notion de solitude est simplement liée à la personne qui a cette image en tête. Une œuvre, c’est quelque chose que j’ai créé quand je suis tout seul. Je ferme les yeux ou je regarde le ciel. Je regarde par la fenêtre ou je me balade et j’ai des idées qui me traversent. Qui m’invitent à imaginer, à penser, à écrire d’une certaine façon. La solitude est très importante là-dedans car elle est le déclencheur de ce genre de visite de la muse.

“J’ai le privilège de chanter, de jouer de la guitare plutôt que de travailler dans la mine. J’essaie donc d’avoir une certaine responsabilité avec ce rôle-là”

 

Reprenons la fin de ta précédente réponse. Coup d’œil sur Bring down the wall, l’un des morceaux de ton nouvel album I Dreamed an Island. Les guitares se combinent à des échos orientaux pour impulser un rythme plus soutenu que sur les autres titres. Le clip de la chanson quant à lui vise à accentuer la dénonciation des barrières se dressant de par le monde, celles aussi que l’on bâtit au fond de nous : « Les premiers murs à faire tomber sont ceux qui sont en nous-mêmes », déclarais-tu à ce propos. Aux visages des enfants naviguant sur des barques de fortune pour fuir la guerre se mêlent les oléoducs contrôlés par ces têtes de milliardaires dansant dans le ciel. Une licorne décapite une statue de César et tu finis toi-même par naviguer sur les flots des nuages dans le même radeau de fortune. Peut-on dire que Piers Faccini est un citoyen du monde ?

J’ai en tous les cas la naïveté de penser ça. Après, je suis aussi quelqu’un qui défend avant tout la diversité et la richesse presque infinie des peuples, de la culture. Je me considère d’un côté comme n’ayant pas de patrie.

Et pourtant, tes origines italiennes sont très présentes dans cet album…

Oui. Après, on est tous pareils. Pour moi, nous sommes tous égaux dans notre différence. Ça veut dire que je suis quelqu’un qui adore le fait qu’en parlant de l’Italie, des villes séparées pas dix kilomètres ont des dialectes différents, des coutumes différentes, des tarentelles qui sont propres à certains villages. On retrouve ça partout en Afrique. C’est cette diversité, cette richesse-là qu’on est en train de perdre parce que nous avons aujourd’hui Internet, que tout le monde a accès à presque toutes les mêmes données, à la même culture. Mais c’est vrai que j’ai une notion très apatride. J’adore l’idée d’un monde sans frontière. Je trouve que c’est un rêve fabuleux. Le mouvement libre des peuples. C’est encore une fois très utopique d’imaginer ça avec le mouvement déjà chaotique des migrants etc… Mais dans l’absolu, on pourrait considérer la liberté de mouvement comme un droit essentiel, le premier droit de l’homme. Il n’y a pas de droit de mouvement, et il y en aura de moins en moins.

Dans quelle mesure ton identité de citoyen du monde intègre t’elle les réalités économiques, sociales, culturelles, ainsi que le quotidien des populations qui luttent et qui souffrent également en Europe ?

Je dis oui car c’est ta question. Mais en fait, ça ne veut rien dire. Nous sommes tous citoyens du monde, qu’on s’identifie comme ça ou pas. Quelqu’un qui travaille dans la mine en France et quelqu’un qui travaille dans une banque sont tous les deux français et citoyens du monde. Mais ils n’ont pas la même réalité. Aujourd’hui, j’ai la chance d’avoir une vie assez privilégiée. Je vis de ma musique, je voyage grâce à elle, j’ai un public différent presque tous les soirs. C’est une grande chance et c’est quelque chose que j’apprécie énormément. Je ne suis jamais blasé avec ça. J’ai le privilège de chanter, de jouer de la guitare plutôt que de travailler dans la mine. J’essaie donc d’avoir une certaine responsabilité avec ce rôle-là. J’essaie d’avoir un certain respect pour ce rôle-là, car il a en fait une place importante socialement. Comme celui qui balaye les rues. On a tous une position essentielle. Le cuisinier, le musicien, le jardinier, l’agriculteur, le paysan, le médecin, l’infirmière pour en nommer quelques-uns. Encore une fois, je suis assez idéaliste. L’idée que les uns ne seraient pas plus rémunérer que les autres tout en respectant toutes les tâches, je trouve ça plutôt intéressant comme idéal. Voilà où je me situe. Aujourd’hui, un auteur-compositeur s’inspire du monde, a un regard sur le monde, en tire certaines conclusions par ses chansons. Elles forment une sorte de commentaire sur le monde. Dans les sociétés traditionnelles en Afrique de l’Ouest, comme dans énormément de pays et en Europe avant, l’auteur-compositeur-interprète avait un rôle de mémoire. Il était le conteur. C’est un rôle qui existe toujours dans pas mal de pays en Afrique de l’Ouest. Le chanteur et le musicien ont la mémoire, l’histoire. J’ai essayé de faire ça à ma façon, même si nous sommes au XXIe siècle et en Europe. I Dreamed an Island est un travail de mémoire. C’est comme si c’était un regard sur l’histoire, sur l’identité. Je porte un regard sur ce qui se passe aujourd’hui.

piers faccini rex toulouse

Oiseau est la dernière plage de ce nouvel album. Tu as expliqué le sens de cette chanson dans une précédente interview : « J’ai écrit cette chanson au moment des attentats à Paris pour dire : il faut que l’oiseau nous sauve de cette folie que nous vivons, la musique doit nous sauver, nous ouvrir les yeux. C’est une prière. Elle est sombre parce qu’elle est réaliste par rapport à ces faits mais elle pointe vers la lumière ». Tu ajoutes également que « tu n’as pas d’illusion sur ce qu’une chanson peut faire ». Depuis les attentats perpétrés ici même à Toulouse ainsi qu’à Montauban en 2012, le nombre d’innocents tués en France a dépassé les 240 personnes. Des morts qui s’ajoutent aux autres pertes mondiales liées directement au terrorisme, notamment en Irak, en Afghanistan, en Afrique, aux États-Unis. Selon toi, comment faire entendre le chant de cet Oiseau à celles et ceux qui semblent ignorer jusqu’à son existence même ?

C’est un travail de fourmi. C’est un travail qui est très large. L’Oiseau est avant tout le symbole de la musique. Pourquoi avons-nous besoin de la musique et du chant ? Parce que le chant représente le moment où l’on se pose et où on l’entend. La musique vient toujours de quelque part. Et elle vient presque toujours d’un dialogue. N’importe quel style de musique partout dans le monde a évolué grâce à des dialogues, grâce à des conversations entre des personnes différentes. Souvent de culture différente. N’importe quelle tradition de musique a évolué grâce à ces rencontres avec des étrangers très souvent, qui ont ramené des styles musicaux différents, des gammes, des instruments. Au final, cette action-là agit sur l’individu. La musique est le symbole de cette conversation, donc de ce dialogue, donc de quelque chose de paisible. Mais c’est quelque chose que l’on ne peut pas imposer. On ne peut pas imposer à quelqu’un d’écouter une musique. On peut la diffuser dans la rue, mais on ne peut imposer l’écoute. On peut l’écouter mais pas l’entendre. À l’instar de ce soir où nous allons monter sur scène, jouer nos morceaux et partager un moment avec le public qui va venir au Rex de Toulouse.

Merci pour cet échange Piers. On retrouve toute ton actualité sur ta page Facebook ainsi que sur ton site officiel. Belle continuation à toi, à Malik Ziad, à Simone Prattico et à toute ta troupe.

 



Crédits photos : Olivier Metzger, Rex Toulouse (live)