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Elle a du mal à lâcher la bride, et pourtant : Morgane Brauwier a dans les mains un projet musical devenu une réalité vraiment touchante. Sous son nom de scène, Scampi, et aux côtés de Jules Barras ainsi que des personnes qui l’accompagnent et qui la portent, l’artiste originaire de Firminy dans la Loire pose un regard sur le monde dénué de froufrous et de paillettes. Elle organisait la semaine dernière au Marché Gare à Lyon la release party de son premier album Do you know yourself ? financé pour moitié et avec succès sur Ulule. Rencontre cette semaine avec Scampi, dans cette vérité nue qu’elle se garde de détenir, dans les vibrations d’univers singuliers qui s’entrechoquent.

Bonjour Morgane et merci d’avoir accepté cette interview. Depuis quelques années, on te connaît mieux sous ton nom de scène, Scampi. Il est aussi celui de ton projet musical très perso que tu partages encore aujourd’hui avec Jules Barras en studio et sur scène. Tu mêles à un son trip-hop et ses échos asiatiques une voix qui rappelle énormément celle de Skye Edwards. Elle fut l’instigatrice de Morcheeba en 1995. As-tu conscience de la gémellité de vos deux voix ?

Quelque part, oui (rires). Plus sérieusement, c’est vraiment génial de comparer ma voix à celle de Skye Edwards, merci ! Même si je pense qu’un chanteur n’a pas le recul que les auditeurs ont sur sa voix lorsqu’il chante. Du coup, même si cette comparaison me flatte beaucoup et qu’elle me parle aussi du fait que Morcheeba soit l’une de mes principales influences, ce n’est pas celle-ci qui me viendrait en premier.

À qui te fais-tu penser alors lorsque tu écoutes ta propre voix ?

C’est une très bonne question… Je pense plus à une voix telle que celle d’Émilie Simon, avec ce timbre un peu intimiste.

Outre Morcheeba, on retrouve Portishead, Massive Attack, Grizzlie Bear parmi les grandes influences musicales qui façonnent ton écriture et ta composition. Quelle échappatoire trouves-tu dans la musique créée par ces groupes que tu ne retrouves pas chez d’autres ?

Il y a un côté organique dans la musique de ces groupes, comme si elle venait d’ailleurs. Comme si elle était déjà dans l’air aussi. Ces groupes ont une touche à la fois super nébuleuse, qui te transporte, et connectée à la réalité. Elle permet de développer des sons assez urbains.

Et concernant des groupes de la même trempe formés plus récemment, peux-tu m’en citer deux ou trois qui ont attiré ton attention ?

J’ignore pourquoi, mais je suis actuellement branchée sur les groupes canadiens, à l’instar de Suuns que je suis allée voir en concert il n’y pas très longtemps : j’ai vraiment adoré ce moment ! Il baigne dans une espèce de rock psyché trance, très simpliste et assez répétitif. Mais la texture du son est telle que toute la nuance du jeu du groupe se révèle, surtout en live. L’atmosphère qui s’en dégage est hyper puissante. Je pourrais également citer Half Moon Run : le son de cet autre groupe canadien est très fin, très accessible. C’est vraiment très beau.

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Tu es venue à la musique un peu par hasard à vrai dire, puisqu’il s’agissait au départ de partager ta premier cover avec l’un de tes amis via Youtube. Tu avais prévu de retirer la vidéo par la suite. Sauf que tu n’avais pas prévu que les internautes aiment ta reprise et te laissent des messages dans ce sens. Du coup, tu as continué. La Scampi de 2011 est encore une très jeune fille, très nature, très simple. Elle évoque la tendresse, une profonde générosité. Qu’avais-tu en tête à ce moment-là ?

Rien du tout ! Et je pense que c’est pour ça que ça a marché. C’était très spontané. Il s’agissait de choses qui sortaient sans effort. C’est ça sans doute qui a plu. Il n’y avait pas de préméditation.

Tu décides de partir pour la Californie quelques temps après. En quelle année es-tu partie, et pendant combien de temps ?

Je suis partie la même année, en 2011, pendant neuf mois.

Dans quelle ville étais-tu ?

À Los Angeles.

Comment en es-tu venue à choisir une destination si éloignée de la France ?

Je pense que ce sont les aléas, les rencontres aussi. C’est assez fou pour moi lorsque je regarde en arrière. Tu prends parfois des décisions sans savoir ce qui t’y pousse. Ça part malgré tout d’un ami qui vit là-bas et qui me propose de le rejoindre pour bosser la musique avec moi. En parallèle, j’avais été piratée sur le web alors que j’étais encore en France. C’était un peu la guerre avec l’internet.

C’est-à-dire ?

J’avais accumulé un certain nombre de vidéos. À un moment donné, tous mes comptes ont été piratés. Ils disparaissaient les uns après les autres. Je n’ai jamais réussi à reprendre le contrôle. Toutes mes vidéos ont disparu. J’ai quitté la France peu de temps après. Les covers actuellement en ligne ont certainement été à nouveau publiées par des fans qui avaient enregistré les premières vidéos de l’époque, avant qu’elles ne soient supprimées.

Au-delà des grandes inspirations artistiques et musicales dont tu t’es imbibée en Californie, qu’a représenté ce séjour loin de ton pays pour ton développement personnel ?

Tu es directement confronté à toi-même lorsque tu pars comme ça. C’est un peu banal de dire les choses ainsi, mais tous les gens qui sont partis pendant un certain temps ont pu ressentir la même chose que moi. C’est une autre culture aussi. Ça m’a fait beaucoup grandir : je venais à peine d’avoir 18 ans. Ça te fait appréhender les choses d’une manière différente. Et lorsque tu reviens dans ton pays, ce nouveau recul te confère une force qui n’est pas la même non plus. Ça n’a plus le même goût. En tous les cas, la nécessité de partir n’était pas consciente pour moi. Mais je pense qu’elle existait.

“Les gens me touchent. Les relations entre eux, la complexité de l’Humain. Tout ce qui va avec, de manière abstraire, sur le plan émotionnel. Les interactions entre l’émotion et le physique, entre les hommes”

 

S’il ne devait y en avoir qu’un, quel serait le souvenir t’ayant permis de voir le bout du tunnel ?

Au moment de rentrer en France. C’est comme si j’avais été dans une autre réalité. Aux États-Unis, tu ressens beaucoup cette politique du « self made man ». Tu te rends compte que tu peux véritablement repartir de zéro et te bâtir une nouvelle identité. T’es comme dans un film, et tu es sors en prenant ton avion du retour en réalisant tout ce que tu as réussi à emmagasiner. Je n’ai pas de regret quant au fait d’être revenue en France. Je vois mon séjour américain comme une expérience m’ayant permis de concrétiser mes projets. C’était important pour moi car ça m’a permis de rendre réelles toutes ces choses qui constituaient ce rêve éveillé.

Tu as précédemment évoqué ton père, un grand amateur de musique s’il en est. C’est par lui qui tu trouvas ton premier instrument fétiche, le guzheng, sorte de harpe japonaise qui confère ces rondeurs asiatiques à tes morceaux, et ce, dès ton premier EP paru en 2013 Like the heart. Comment t’est venu cet amour pour un instrument si singulier ?

Mon père m’a fait écouter beaucoup de musiques traditionnelles, de tous les pays. J’ai toujours particulièrement apprécié celles d’Asie. Ce qui m’a mise sur la voie de mon choix pour cet instrument, c’est aussi le titre Hong-Kong de Gorillaz. Le morceau est basé sur une ritournelle faite avec cet instrument. Ça a été le coup de foudre ! J’ai donc saoulé mon père pour savoir ce que c’était. Finalement, son enquête m’a permis de découvrir le guzheng et de commencer mon apprentissage dans mon coin. C’était très impressionnant pour moi de jouer de cet instrument, accordé de telle sorte qu’il m’était impossible de faire une seule fausse note. Du coup, tu as le sentiment d’être un virtuose ! (rires) C’est un instrument massif à 21 cordes, qui impressionne. C’est encore plus vrai pour le dernier modèle que j’ai acheté. C’est un cauchemar pour le transport.

Dans quelle mesure l’influence de ton père a-t-elle joué dans ta détermination à devenir auteure, compositrice et interprète ?

Il y avait toujours à la maison une multitude d’instruments à portée de la main. C’était donc assez naturel pour moi de jouer de certains, même si je n’ai jamais pris de cours de solfège. Mon père a toujours aimé la musique. Il avait fait le Conservatoire en composant de la musique électro acoustique et expérimentale, avant de se ranger et de devenir préparateur en pharmacie. Il est à la retraite aujourd’hui. C’est lui qui a attisé ma curiosité musicale, qui m’a emmenée à mes premiers concerts, principalement des concerts de jazz d’ailleurs. Et lorsque les choses ont commencé à prendre un peu plus d’ampleur, il a été un solide soutien. Toute ma famille a été là elle-aussi, en me rassurant et en me donnant confiance. Mes parents sont très actifs depuis le début, ils font partie de ma « team extended » (rires). C’est ça qui m’a poussé à continuer. De moi-même, ça ne me serait jamais venu à l’esprit.

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L’année dernière, tu t’es produite avec Jules sur la scène du Printemps de Bourges pour l’Auvergne et Rhône-Alpes. Depuis, plusieurs concerts ont eu lieu, toujours dans la région. D’autres concerts auront-ils prochainement lieu en France et/ou à l’étranger ?

Nous sommes très attachés à notre région, c’est vrai. Nous assistons à énormément de concerts ici, et nous avons une proximité avec les salles dans lesquelles nous souhaitons nous aussi nous produire. C’est donc très agréable pour nous de jouer en région, surtout à la vue du soutien de ces mêmes salles et des autres structures à notre projet musical. En parallèle, notre volonté de partager notre musique avec un maximum de gens est très forte. J’espère que nous pourrons bientôt le faire sur d’autres scènes françaises, mais aussi pourquoi pas à l’étranger. J’avais fait quelques concerts en Belgique passé un temps : nous sommes toujours aujourd’hui rattachés à ce pays. J’aimerais bien retourner voir les artistes et le public belges. Le public belge me manque : il est formidable et donne l’envie de sortir de France.

Quel est ce moment de l’enfance qui ne t’a jamais lâché et qui te connecta pour la première fois à la musique ?

La première image qui me vient, c’est moi avec mes parents, enfant, à poil, dans des claquettes taille 44. Avec une frange coupée de manière un peu biscornue. Je trouve que ce moment me définit plutôt bien (rires).

À quoi ressemble ton processus de régénération créative ?

C’est la vie. Ce sont des choses qui me touchent plus que d’autres. C’est une boulimie d’information pour n’en garder que des petits bouts. C’est se nourrir. Je pense que l’inspiration ne se fait pas en conscience. Ça se fait plutôt quand tu as des trucs qui traînent dans la tête : des mots, des images, des formes… Tout ce qui a plus de goût. Les gens me touchent. Les relations entre eux, la complexité de l’Humain. Tout ce qui va avec, de manière abstraire, sur le plan émotionnel. Les interactions entre l’émotion et le physique, entre les hommes. Oui, ça me touche beaucoup.

De la même manière dans les circonstances actuelles plus tendues ?

Complètement. Cela prend tout son sens d’ailleurs. Sans dire qu’il s’agit de la fin du monde, c’est très révélateur. Je crois qu’il faut passer par là.

Quelle est la part que Jules joue dans ce processus ?

Jules vient d’une autre culture musicale, artistique. Nous nous apportons mutuellement dans cette régénération qui est constante, quotidienne. C’est toute une série de petites choses dont on ne se rend plus tout à fait compte d’ailleurs car elles se font naturellement.

Merci Morgane pour cet échange. On retrouve les premiers titres de Scampi sur les deux premiers EP Like the heart et Waiting for this sound, parus en 2013 et 2015, ainsi que les nouvelles compositions de votre premier album, Do you know yourself ? , notamment le single Do you know déjà disponible. Et on suit toute votre actualité sur votre page Facebook ainsi que sur votre site officiel. Très bonne continuation à vous deux et à toute l’équipe !

 



Crédits photos : Camille Stella (header), Photo Live 30 (seule en scène)