EMILY PORTMAN

L’édition 2016 du festival Rio Loco a été l’occasion une fois de plus de partir à la découverte d’artistes incarnant les sensations de mondes en perpétuelle mutation. Emily Portman fait partie de cette mouvance poétique et mélodique. Elle est capable de dévoiler au public toute sa fragilité sans tressaillir. Elle la manipule pour confronter chacun à la sienne et offrir la réponse au mystère d’un espoir partagé par tous.

Entretien avec Emily Portman et Alasdair Roberts, auteurs/compositeurs/interprètes

Bonjour Emily et merci d’avoir accepté de passer quelques instants avec nous juste avant ton passage sur scène ce soir dans le cadre du festival toulousain Rio Loco. Connaissais-tu déjà Toulouse avant de venir t’y produire ?

Non, c’est la première fois que je viens ici. C’est une ville magnifique ! J’ai réussi à prendre un peu de temps pour la visiter malgré les répétitions. Certains de mes musiciens ont pu se promener plus longtemps que moi, d’autres ont fait les boutiques. Ils ont pu goûter à plusieurs variétés de fromage en allant au marché, j’ai été très jalouse d’eux en l’apprenant ! (rires)

Ce soir, tu vas interpréter tes compositions avec l’artiste écossais Alasdair Roberts et le groupe Coracle que tu as fondé récemment. Tu es l’une des nouvelles révélations de la scène folk anglaise. Tu as été nominée en février dernier aux BBC Folk Awards dans la catégorie « chanteur/se folk de l’année ». Tu n’as pas remporté le prix, mais tu as déjà conquis le cœur du public notamment à travers tes trois premiers albums studio. Nous évoquerons tout à l’heure le dernier en date intitulé Coracle. Mais avant cela, qui es-tu Emily et d’où viens-tu ?

Merci pour cette présentation ! Je suis née à Londres puis j’ai vécu avec ma famille à Glastonbury dans le comté de Somerset situé dans le sud-ouest de l’Angleterre. Glastonbury est une petite ville mais elle est vraiment spéciale. De nombreuses histoires ésotériques et mythologiques y ont toujours circulé. J’ai grandi dans cet environnement et j’ai commencé très jeune à m’enregistrer grâce au magnétophone de mon père. J’ai fait des cassettes avec mes premières compositions sans jamais prendre de cours de chant ou de musique. Ce fut d’ailleurs le cas jusqu’à ce que j’entre à l’université et que je choisisse le banjo et le concertina comme premiers instruments. En parallèle, j’ai étudié pendant quatre ans toute l’histoire des musiques traditionnelles d’Angleterre. Ainsi, mes compositions se sont très vite inspirées des contes folk et du folklore, de mon propre vécu aussi bien sûr.

Peut-on dire que tu es entrée dans la musique avec une ferveur toute spirituelle ?

Oui. Je suis très sensible au réalisme magique qui fait que le monde est ce qu’il est, mais qui est également et subtilement d’une autre manière à travers ces petites choses qui se produisent dans le quotidien de chacun.

Tu nous as rapidement parlé de ton papa, qu’en est-il de ta maman et de ce qu’elle t’a apporté pour que tu te réalises artistiquement ?

Ma mère me chantait de magnifiques berceuses lorsque j’étais enfant. Elle n’a jamais prétendu savoir chanter, pourtant, certaines de ses harmonies étaient comme des enchantements. Je me les remémore constamment, par conséquent, celles qui sont les miennes aujourd’hui viennent essentiellement d’elle.

Quel était le plus grand rêve de la petite fille que tu étais ?

Je voulais déjà faire la musique, même si je dois admettre que je souhaitais aussi devenir pompier lorsque j’étais encore plus petite (rires). Mais j’avais cinq ans seulement et cette idée est vite passée ! Quoiqu’il en soit, la musique a toujours été mon moteur et je sais la chance que j’ai de pouvoir en vivre aujourd’hui. J’espère que cela sera toujours le cas, même si cela suppose que je change un jour ma façon de faire de la musique, en l’enseignant par exemple.

Après The glamoury en 2010 et Hatchling deux ans plus tard, tu as sorti l’année dernière ton troisième opus, Coracle. Au milieu de tes échos et de tes sonorités vaporeuses, tu offres une promenade à travers ton univers qui se distingue par une ponctuation particulière des notes de musique qui touchent notre peau comme le feraient des gouttes de pluie. Où puises-tu cette si forte sensibilité et comment l’exploites-tu au quotidien ?

EMILY PORTMANUne belle question très poétique, merci ! Ma sensibilité est liée à mon inspiration. Cette inspiration est celle qui me guide dans l’écriture et la composition de mes chansons. Je peux passer des mois à ressentir, réfléchir, sans écrire une seule ligne ni une seule note. Je crois que tous les artistes vivent ça. En parallèle, cette inspiration est étroitement liée à ce que je vis. Mon troisième album Coracle est celui qui correspond à la naissance de ma fille. C’était parfois très difficile de trouver le temps nécessaire pour le créer et le réaliser ! (rires) Finalement, cet évènement a bouleversé ma façon d’écrire. Mon inspiration a grandi et a également changé. J’ai commencé à aborder de nouveaux thèmes dans mes chansons, comme la maternité. J’ai également considéré certaines expériences de mes amis, la famille dans les contes de fées. Coracle est aussi l’album m’ayant fait abordé simultanément les thèmes de la naissance et de la mort : j’ai perdu ma belle-mère alors que ma fille venait de naître. Ces ballades sur la mort, celles sur la vie me sont venues instinctivement. Finalement, je ne crois pas qu’il existe une formule toute faite pour décrire précisément les origines de ma sensibilité.

Ta voix me fait percevoir celles de l’artiste irlandaise Dolores O’Riordan et de la compositrice et interprète danoise Agnès Obel. Que t’évoquent ces références ?

Je connais un peu la voix de Dolores et ses chansons, notamment celles qu’elle interprétait avec The Cranberries. Merci pour le compliment ! En revanche, je ne connais pas Agnès Obel. Pour être honnête, mes références musicales sont surtout celles que j’ai gardées de mes parents. Joni Mitchell, Carole King, et même Bob Marley : sans doute suis-je née durant la mauvaise ère ! (rires) Je crois en tous les cas que le plus important pour moi est de chanter avec ma propre voix, avec mon propre accent. La musique folk ne s’embarrasse pas de coquetteries, il s’agit d’interpréter simplement les morceaux tels que nous sommes. Certains chanteurs folk vont même jusqu’à chanter comme ils parlent. Après tout peu importe, du moment qu’ils racontent une histoire et qu’elle a un sens. J’aime raconter mes histoires.

Seed Stitch est l’un des titres de ton dernier album Coracle. L’une des plus belles chansons folk que j’ai pu écouter. Selon moi, elle sait mettre en lumière la grâce de l’évidence. Quel est l’évènement de ta vie ayant nourri le message de cette chanson ?

Seed Stitch  est l’histoire d’un de mes amis. Le titre désigne en fait un point de croix ramené à l’ADN. Il évoque la fragilité de la conception d’un nouvel être humain. L’ADN définit chaque partie de nous jusqu’à notre nom. Il est aussi cette part de miracle et celle de découragement lorsque la conception est impossible. Il y a tant d’évènements que les femmes ne peuvent pas prévoir de vivre dans ce contexte. Je souhaitais écrire sur ce sujet pour le partager.

Tu parles des femmes, de celles devenant mères. Mais que penses-tu des enfants nés dans la société de ce nouveau siècle, ceux qui vivront et feront celle de demain ?

Je pense qu’ils auront un bon nombre de défis à relever. On peut facilement en être effrayé et on peut s’interroger sur le monde dans lequel une partie d’entre eux vit déjà, dans lequel une autre va naître. En même temps, je suis toujours profondément émue par la bonté des gens. J’espère qu’elle saura rénover notre monde car je crois que son avenir est entre nos mains. Et cela se joue dès maintenant. Il existera toujours des personnes qui lutteront contre ça, qui parleront plus fort que les autres. Mais au final, il s’agit d’initier et de porter une évolution à l’instar de la génération de nos parents qui lancèrent leur propre révolution. Bâtir un monde meilleur passe aussi par de petites choses qui finissent par rassembler et faire agir les gens ensemble. Il y a suffisamment d’espoirs pour y arriver.

Peux-tu dire que tu es investie d’une sorte de mission en tant qu’artiste ?

Je ne sais pas si j’ai ce genre de grande mission. J’essaye juste de rester constamment optimiste et je suis très sensible à la façon dont je peux transposer cette croyance que j’ai en l’avenir dans ma musique. Je suis toujours surprise à la fin d’un concert par l’émotion des gens. Lorsque je m’en rends compte, je réalise le pouvoir de la musique. Écrire des chansons qui ont du sens pour ceux qui les écoutent est un vrai challenge pour chaque musicien. C’est mon objectif depuis mes débuts : écrire des morceaux qui touchent le public et qui transmettent un message pour insuffler la magie dans la vie de chacun.

Ce soir, tu vas combiner ton talent à celui d’Alasdair Roberts…

(Alasdair arrive derrière nous à ce moment-là de manière inattendue. Emily me propose qu’il nous rejoigne puis l’appelle)

Bonjour Alasdair ! Merci de nous rejoindre pour la fin de cette interview ! J’allais évoquer avec Emily votre duo de ce soir sur la scène du Rio Loco. Tu viens de Glasgow et tu débutes ta carrière dans les années 90. En 2001 tu sors ton premier album studio sous ton seul nom, The Crook of my arm. Tes mélodies explorent la folie, la tristesse, et la simplicité intrépide du mouvement folk. Comment vous êtes-vous rencontrés ?

ALASDAIR ROBERTSEmily : Je me souviens que c’était à Newcastle lors d’un concert commun dans un cinéma indépendant. J’ai tout de suite été très impressionnée par Alasdair et émue par ses chansons. Je me rappelle notamment toutes les nuances vocales dans sa chanson Waxwing. Après le concert, Alasdair m’a demandé si j’aimerais participer aux enregistrements de l’un de ses albums traditionnels intitulé Too long is this condition.

Alasdair : C’est en effet ainsi que cela s’est passé. Je souhaitais partager mon envie de révéler une musique traditionnelle mêlant folk et folklore avec d’autres artistes, et j’avais été également très sensible à la créativité d’Emily et son interprétation sur scène.

Comment expliquez-vous ce lien si étroit entre vous deux et votre attachement respectif à vos racines que l’on retrouve dans votre musique ?

Alasdair : Nous avons collaboré avec Emily à plusieurs reprises. De plus, nous faisons partie du même collectif musical en Angleterre, the Furrow Collective, avec à nos côtés les talentueuses Lucy Farrell (alto et chant) et Rachel Newton (harpe, violon et chant). Le collectif a déjà sorti deux albums, le premier en 2014 et intitulé A tour next meeting, le second l’année dernière et intitulé Blow out the moon. The Furrow Collective nous a aussi permis de rencontrer d’autres musiciens très ouverts à la musique traditionnelle, dont certains seront sur scène avec nous ce soir.

Emily : Notre collaboration est tenace et un nouvel album est en cours de préparation. Mais ce qui est le plus important je crois, c’est cette connivence artistique naturelle existant entre nous. Concernant notre attachement à nos racines, je dirais qu’il n’est pas inné. En effet, je n’ai pas grandi dans une famille dans laquelle on jouait des chansons folkloriques tous les soirs autour de la table après le dîner (rires). Je suis venue à la musique traditionnelle plus tard, ce qui ne signifie pas forcément que je m’y investis moins que dans mes autres compositions, bien au contraire. L’influence de la musique traditionnelle a été significative sans pour autant verser dans une dimension “nationaliste”. Je ne ressens pas le besoin de chanter les titres traditionnels du sud-ouest de l’Angleterre. Je les considère plutôt comme des chansons défiant les barrières et c’est bel et bien cela que m’intéresse. Tout comme les histoires qu’elles racontent et dont certaines peuvent encore s’appliquer aux contextes actuels.

Alasdair : Je rejoins ce que vient de dire Emily. Nos racines dépassent les seules frontières des territoires, des traditions, des genres. Elles se mêlent à toutes les autres, c’est ce qui fait la richesse de l’univers musical folklorique. Mon expérience s’inscrit dans cette perspective. Mon père était guitariste et chanteur. Il a voyagé à travers l’Europe et il est resté quelques temps en Allemagne. Dans les années 80, il s’est engagé dans plusieurs projets musicaux un peu partout. J’ai conservé cette itinérance dans mon approche musicale et j’explore depuis mes vingt ans nos autres similitudes.

Que souhaitez-vous que le public garde en mémoire ce soir après votre prestation ?

Emily : J’espère avant tout qu’il passera un bon moment. J’aimerais aussi qu’il fasse une découverte musicale spéciale de la même manière que je ressens la musique et l’univers des chansons folkloriques. J’espère enfin que certains messages parviendront jusqu’à lui.

Alasdair : Et au-delà d’un bon moment partagé, j’espère qu’il vivra une belle expérience à travers les mélodies et les textes, et toutes ces histoires qui ont un sens et qui ne demandent qu’à trouver un écho en eux.

Merci encore Emily pour cette interview, un grand merci également à toi Alasdair pour ta participation à cet échange qui n’était pas prévue. On retrouve toute votre actualité sur vos sites officiels respectifs. Que la féérie du festival Rio Loco s’empare maintenant de vous pour diffuser toute votre magie au public !