THOMAS HOWARD MEMorial

Les Bretons recèlent encore bien des secrets que le temps dévoile au fil de l’eau et des vies qui se croisent. Cette semaine, mettons à jour le mystère de quatre d’entre eux. Leur groupe se fait appeler Thomas Howard Memorial. Ils passent leurs nuits au fond d’un lac asséché pour communier avec l’âme de ceux tout près de leurs cœurs. Leurs jours sont dédiés à un soleil sachant conjuguer sens et simplicité au creux d’un premier album In Lake, à la surface duquel les rayons de l’astre et ceux des abysses se répondent sans cesse.

Entretien avec Yann Ollivier – Auteur, compositeur, multi-instrumentiste, arrangeur, interprète – Thomas Howard Memorial

Bonjour Yann et merci d’avoir accepté de faire cette interview. Tu fais partie du groupe Thomas Howard Memorial originaire de Guingamp et composé également d’Élouan, Vincent et Camille. Vous faites vos débuts il y a cinq ans avec votre premier EP éponyme, suivi de la sortie en janvier 2013 de votre second intitulé How to Kill Kids. Votre tout premier album sort aujourd’hui. In Lake marque les esprits par l’élan alternatif post-rock planant et noir devenu votre marque de fabrique. In Lake est aussi un souvenir : celui du live que vous avez enregistré l’année dernière lors du dernier assec du lac de Guerlédan en Bretagne.  Quel effet cela fait-il de jouer en pleine nuit à la seule lumière d’un feu de camp dans cet environnement naturel apocalyptique ?

Ça fait bizarre ! (rires) Nous avions fait tous les essais. Quand nous sommes revenus après avoir essayé de dormir moins d’une heure, nous nous sommes installés avec nos instruments pour faire tout le tournage. Il était quatre heures du matin. Dès les premiers accords sur le premier morceau, nous nous sommes tous regardés en nous disant que c’était génial. Il y avait un truc, nous étions seuls au monde. Pas un bruit, pas un oiseau, rien. Notre son était d’une pureté incroyable. La situation était incroyable. Jouer ainsi dehors en pleine nuit. On se sent seul, même si on ne l’est pas.

Dans quelles circonstances as-tu rencontré tes acolytes ?

Nous nous connaissons depuis longtemps. Je connais Vincent depuis une dizaine d’années, nous nous sommes rencontrés alors qu’il faisait les tournées de Matmatah en jouant sur trois de leurs morceaux à la guitare. Il tenait aussi le merchandising à sa sortie de scène, c’était assez rigolo.

Il doit sans doute lui rester quelques collectors ?

Oui carrément ! (rires) Quant à Élouan, je le connais depuis sept ans. Il jouait déjà dans d’autres groupes à Guingamp. Camille est aussi du coin. On se croisait régulièrement dans le local où nous répétions tous avec les autres groupes.

Ce live au lac de Guerlédan était un moyen pour vous de rendre hommage à l’un des groupes qui vous a influencés, Pink Floyd, ainsi qu’à leur live à Pompeii dont le film sorti en 1972 dans sa première version. Ce live fut présenté à l’époque comme un « Anti-Woodstock » : Pink Floyd avait en effet enregistré ce live sans public pour préserver toute la pureté de la musique. En choisissant d’enregistrer vous aussi votre propre live sans public, peut-on dire que votre démarche s’inscrivait dans la même perspective ?

Un petit peu oui, car s’il y avait eu du public, ça n’aurait pas été pareil. C’est ce que je te disais à l’instant : nous nous sentions vraiment seuls au monde. Il y avait un truc très particulier que se passait. Même avec seulement deux cent personnes, il n’y aurait plus eu de sens à faire ce tournage dans ce lac asséché. Qui plus est, avec le film, nous souhaitions vraiment sublimer le lac, n’être que les figurants du film, l’orchestre qui joue pour le lac. La nature reprend ses droits très rapidement dans ces cas-là.

Dans l’une de tes précédentes interviews, tu as évoqué avoir fait une première demande de tournage à la mairie de Paris pour tourner sous l’Arc de Triomphe. Penses-tu que le rendu aurait-été le même si ta demande avait abouti, tout comme le sens de votre démarche ?

(rires) Non, la démarche n’aurait pas été la même de toute façon. Quoiqu’il en soit, l’idée était vraiment de faire quelque chose d’exceptionnel, d’un peu barré aussi. Et c’est vrai que si tu mets notre logo, celui visible dans notre film, dans l’Arc de Triomphe avec nous en-dessous, ça peut avoir une sacrée gueule ! Mais bon, il faut avoir beaucoup d’argent pour faire ça. Et la notoriété de Pink Floyd peut aussi aider (rires).

In Lake nous fait donc voyager vers des contrées un peu éloignées de la Terre. Il y a un mélange de plusieurs influences très distinctes, mais globalement, il s’agit de réinventer une composition de genres marqués par l’envolée, la revendication, le sentiment inachevé. Premier titre qui a attiré mon attention : Round and Round. Quelles sont ces choses, en nous et autour de nous, qui ne tournent pas si rond aujourd’hui d’après toi ?

Y’a tellement de choses qui ne tournent pas rond en ce moment ! C’est de pire en pire. En même temps, ça n’a jamais été aussi simple d’écrire des textes car tu as juste à observer autour de toi et à te rendre compte que c’est quand même bien la merde. Je ne sais pas vraiment quoi te répondre en fait…

N’y-a-t-il pas une thématique, un sujet à l’heure actuelle qui vous permettrait d’alimenter votre créativité pour l’écriture d’un texte puis la composition d’une chanson ?

Le cinéma et les séries m’apportent de la matière. Quant aux morceaux que je travaille en ce moment, il y en a un qui parle du monde que je vais laisser à ma fille, et dans lequel je m’excuse auprès d’elle. Il y en un autre qui traite des pervers narcissiques, j’en ai eu l’idée à cause d’un pote qui a connu une fille de ce genre-là. Ce sont des choses qui me touchent, surtout lorsqu’il s’agit de ta famille, de tes amis. Et même si ce ne sont pas des choses très gaies.

Quelle est cette responsabilité que tu ressens vis-à-vis de ta fille ?

Je crois que je participe inconsciemment à notre anéantissement. C’est pour ça que je m’excuse dans cette chanson, car je fais partie de tous ces humains qui font n’importe quoi. Il ne s’agit pas de rétablir une forme d’équilibre entre ma responsabilité et le fait de me dédouaner en la pointant du doigt dans une chanson. C’est avant tout l’émotion que je souhaite faire ressentir par mes textes. Ce sont des pensées liées à ces émotions plus que de la réflexion. Mes textes sont assez basiques. Il faut que je ressente des frissons quand je les pense, quand je les écris.

Rupture, titre phare de votre deuxième EP sorti il y a trois ans, fait à nouveau partie des morceaux de ce premier album In Lake. Pourquoi ?

Au final, il y avait d’autres précédents morceaux que j’aurais souhaité remettre. Mais on ne peut pas indéfiniment procéder ainsi. Nous trouvions que Rupture était bien produit, bien réussi. Nous l’apprécions tous beaucoup, nous trouvons qu’il marche bien. Ce premier album est un patchwork de tout ce que nous avons fait depuis nos débuts.

N’y-a-t-il donc aucune histoire dans cet album ?

Non, il n’y en a pas. Il s’agit vraiment d’un patchwork. Toutes les périodes du groupe sont représentées dans l’album, c’était vraiment notre volonté à tous.

Pourtant, j’ai trouvé que la trame et l’enchainement des morceaux avaient une réelle cohérence…

Cette cohérence existe car il s’agit du même groupe depuis sa création. De plus, je suis le seul auteur des morceaux. L’histoire racontée dans chacun d’entre eux est toujours un peu semblable dans le fond. Dans Murder for fun, il s’agit d’un mec qui rentre dans une baraque pour obliger un père de famille à tuer sa femme et ses enfants, c’est un simple amusement pour lui. Quant au morceau Six feet under, il raconte l’histoire d’un autre gars qui se fait enfermer dans un cercueil puis enterrer vivant avec un flingue à l’intérieur de sa boîte. La chanson Boston parle du marathon (ndlr : les attentats de 2013 ayant eu lieu durant le Marathon de Boston).

Le titre album In Lake m’a également beaucoup plus. On nage dans une mélancolie qui sait étrangement instaurer une plénitude propice à l’évasion et à la réflexion. Quels sont ces regrets si durs à contenir ?

In Lake raconte une sortie de route. J’ai écrit cette chanson à la suite de la mort accidentelle de ma cousine. J’ai tenté de chopper l’émotion de cet évènement tragique et d’écrire le texte dans ce sens. Tout en chialant. Le mec de la chanson plonge dans un lac avec sa bagnole. Alors qu’elle s’enfonce et que les eaux montent, on accède à toutes ses pensées. Le feu fait référence au verre dans son corps, à son visage en sang. Il restera pour toujours au fond de ce lac, on ne le retrouvera jamais.

Les arrangements et la musique soutiennent la simplicité avec laquelle est évoquée la fin qui nous attend tous, peu importe sa forme…

J’ai pu avoir peur de la mort, y penser tous les jours, ne pas dormir à cause d’elle. Ma relation avec elle est spéciale. En même temps, écrire sur ces sujets-là, ça ne me fait rien. Des gens pourront trouver ça atroce. Moi, je ressens ces atrocités tous les jours. Du coup, il vaut mieux ne pas être dans ma tête (rires).

J’ai remarqué que tu faisais également partie de The Craftmen Club, un autre groupe de Guingamp emmené par Steeve Lannuzel, et dont le dernier album Eternal Life est sorti il y a deux ans. Comment distingues-tu et concilies-tu ta participation au sein de ces deux projets musicaux ?

Ce sont deux groupes complètement différents. The Craftmen Club est un groupe rock qui existe depuis seize ans et qui a déjà fait son bout de chemin. On répète, on écrit, on produit, on tourne. Si on peut se poser des questions sur les chansons qu’on conçoit, on ne s’en pose pas plus que ça pour le reste. Le prochain album de the Craftmen Club sortira en 2017. Nous serons d’ailleurs en résidence à côté de Bourges la semaine prochaine pour nous isoler une dizaine de jours et faire nos maquettes.

Et s’il devait n’en rester qu’un demain ?

Ça c’est pas cool !(rires) Car pour moi, les deux groupes se complètent. Je ne peux pas répondre à cette question. Je ne peux que garder les deux !

Merci Yann, et bonne continuation à vous quatre. On retrouve toute votre actu et vos prochaines dates partout en France sur votre page Facebook©.