lucille-crew

Lucille Crew est le pari un peu fou d’un collectif mené par Isgav Dotan, alias Izzy, imaginant un monde unifié au-delà des frontières du virtuel. Depuis sa création, le groupe fait à son tour battre le cœur des rues de Tel-Aviv. Il a débarqué cette année en France pour diffuser un son mêlant subtilement les vibrations de Black Eyed Peas aux rythmes endiablés de Deluxe. Le flow de Joel Cavington et la voix de Gal de Paz donnent un relief franchement dansant aux compositions de Lucille Crew, et nous invitent à monter à bord pour rejoindre leur équipage en quête d’un air neuf chargé de sens.

Entretien du 13 octobre 2016 – MAMA Festival – Paris

Bonjour à vous tous et merci d’avoir accepté cette interview. Lucille Crew, c’est au départ le nom d’un projet musical que tu as lancé en 2012 Isgav. C’est aujourd’hui un collectif indépendant rassemblant plusieurs musiciens et alliant le hip hop, la funk, la soul et une pointe de trip hop. Le dernier EP en date de Lucille Crew intitulé Restless Mind / Exhausted Body est sorti il y a cinq mois. Il fait suite à un premier album éponyme sorti en 2014. Après de très nombreux concerts en Israël, vous avez débarqué en France pour la première fois en juillet dernier, notamment, à l’occasion du festival Le Chien à plumes. Comment avez-vous vécu cette expérience ?

Isgav Dotan : C’était incroyable ! Nous avons été très touchés par l’accueil du public français. Nous aimons beaucoup la France. Le festival Le Chien à plumes faisait partie d’une série de cinq festivals que nous avons faits à la fin du mois de juillet et au début du mois d’août.

Qu’avez-vous trouvé et ressenti avec le public français que vous n’aviez encore jamais expérimenté avec le public d’Israël ?

Joel Covington : Je ne sais pas trop. Lucille Crew est né en Israël. Nous sommes connus dans notre pays. Nous jouons à domicile. En France, nous repartons presque de zéro avec le public qui vient nous écouter. Nombreux sont ceux à vouloir en apprendre plus sur nous, c’est vraiment génial ! En fait, les quelques festivals que nous avons faits ici nous ont permis de ressentir dès la première ou la seconde chanson l’enthousiasme du public français. Il y avait le feu sur scène ! Au final, je crois que les publics se ressemblent un peu : ils attendent des textes et des morceaux de qualité qui répondent à leurs attentes et qui sont vraiment différents de ce qu’ils ont pu écouter jusque-là.

lucille crew paris

Dans votre nouvel EP Restless Mind / Exhausted Body, vous usez de votre talent pour combiner des sonorités festives et énergisantes pour aborder des thèmes touchant à la condition de l’homme, sa relation à l’autre, aux sphères politiques. C’est le cas dans le titre Weight. Quels sont les éléments qui vous ont poussés à vous engager complètement dans l’écriture et la composition de cette chanson ?

Joel Covington : Écrire cette chanson a été pour moi une évidence. J’ai toujours préféré expliquer ce que j’avais vu dans ma vie à travers les ressentis que les gens peuvent avoir. L’une des choses qui peut constituer un dénominateur commun entre nous tous est cette volonté de lutter pour conserver ce que nous avons, et ce, peu importe le niveau économique, social, culturel de chacun. Tout le monde peut s’identifier au poids de l’existence. C’est important de pouvoir toucher quelqu’un et de lui donner en même temps de l’espoir dans toute cette lourdeur de la vie. De diffuser des émotions simples et fortes telles que la joie, l’amour aussi.

Votre collectif est basé à Tel-Aviv depuis ses débuts. Comment décririez-vous votre quotidien artistique et personnel à Tel-Aviv à un Français qui n’est jamais allé en Israël et qui ne voit ce qui s’y passe qu’à travers les médias ?

Isgav Dotan : Beaucoup de gens aux cultures, aux nationalités et aux influences très différentes se mélangent à Tel-Aviv. Ce melting-pot est très inspirant et alimente notre démarche artistique et notre processus de création au quotidien. Et les réalités qu’il recouvre sont très éloignées de ce que les médias internationaux peuvent en dire en préférant traiter ces dernières sous un certain angle. Pour nous, ces mélanges nous enrichissent. Nous encourageons les gens à venir découvrir Tel-Aviv !

lucille crew live

Shimon Pérès, ancien Président et Premier Ministre d’Israël, est mort le 27 septembre dernier à l’âge de 93 ans. Il avait obtenu le prix Nobel de la paix en 1994. Comment a été vécu son décès par la population d’Israël ?

Isgav Dotan : Cela a été dur pour beaucoup de gens. Même s’il a pu commettre certaines erreurs, il était la voix de la raison, ce qui explique qu’il obtint en effet le prix Nobel de la paix. Sa mort marque la fin d’un temps, d’une génération dont il était l’un des fondateurs.

Sharon Paradny : Il était bon et fut l’un des principaux acteurs pour la paix dans le cadre du conflit israélo-palestinien. Il a eu une vie bien remplie, épanouie. Il a fait énormément de choses pour Israël. Il est mort de vieillesse et non parce qu’il était malade. Le cours normal de la vie en somme. Je pense qu’il était heureux.

Isgav Dotan : Il était un symbole adoré par certains, rejeté par d’autres. Mais qui peut se vanter d’être capable de faire l’unanimité ? Je me souviens avoir lu une interview d’un artiste hip hop qui avait eu l’occasion une fois de rencontrer Shimon Pérès en personne. Ce dernier avait partagé avec lui un conseil : être controversé. De la part d’un homme qui fut Premier Ministre et Président d’Israël, ce conseil était riche de sens !

Sharon évoquait à l’instant le conflit israélo-palestinien. Que vous inspirent les actes terroristes perpétrés en Israël, en France et dans le monde depuis plusieurs années ?

Joel Covington : Je crois que l’Histoire du monde est à un tournant stratégique. Là on l’on voit la guerre et la terreur, le temps de la conversation n’a pas été pris. Il doit pouvoir exister des opportunités pour tenter de trouver des solutions pacifiques. Des opportunités qui malheureusement deviennent invisibles si l’on demeure dans l’ignorance et que l’on campe sur ses positions. Je suis d’avis de considérer avant tout les forces qui opposent l’Ouest à l’Est, plutôt que celles existant entre les religions. En parallèle, on ne peut entrevoir de paix mondiale pérenne quand il subsiste autant d’inégalités économiques entre les pays, inégalités qui s’expliquent en grande partie par cette volonté de maintenir un contrôle total sur les ressources naturelles, ainsi que par l’emprise de l’industrie de l’armement et ses manipulations. Le conflit israélo-palestinien est aussi le résultat de ses inégalités économiques et de cette unique motivation qu’est devenu le profit.

“La musique permet d’accompagner les gens. Elle les aide, elle les fait danser, ressentir des émotions nouvelles. Elle permet surtout de les connecter”

 

Au-delà de ces inégalités économiques, comment percevez-vous la montée du communautarisme à travers le monde et ses impacts sur les relations entre les communautés et les états ?

Joel Covington : En Israël, le melting-pot rassemblent énormément de confessions et d’origines différentes. Des Juifs, des Chrétiens, des Musulmans. Des Européens, des Américains, des Arabes.

Isgav Dotan : Des Juifs de confession musulmane.

Joel Covington : Aussi, tout comme des Arabes de confession chrétienne. Tel-Aviv rend parfaitement visible ce mélange de parfums.

Gal de Paz : Nous vivons dans ce melting-pot depuis que nous sommes nés. Nous en avons l’habitude. Nous n’en sommes pas bouleversés comme cela peut être le cas dans d’autres pays. Juifs, Musulmans, Chrétiens : tous se mélangent. Il existe d’ailleurs beaucoup de couples mixtes, cela se retrouve aussi dans les familles ou dans les groupes d’amis. Sans oublier la musique : Tel-Aviv est l’une des villes les plus riches artistiquement et culturellement parlant aujourd’hui.

Sharon Paradny : Nous avons à Tel-Aviv le meilleur de tout. Dans nos familles respectives, nous avons des nourritures très variées. Nous avons différentes sortes de couleurs de cheveux. Nous avons différentes modes. Les arts sont également très présents. Cela enrichit notre culture. Et comme le disait Isgav, notre quotidien est assez éloigné de ce qu’en montrent les médias dans le monde. Car finalement, ce quotidien ressemble beaucoup à celui d’ici. Nous sortons, nous allons au restaurant, nous voyons nos amis…

Gal de Paz : Je dois admettre que j’ai parfois des craintes à prendre le bus où à aller dans certains endroits de Tel-Aviv. Je pense d’ailleurs que je ne suis pas la seule. Nous sommes constamment conscients du danger. Mais tout peut arriver à n’importe quel moment et dans n’importe quel endroit dans le monde, à n’importe qui. C’est la vie, tu vois ce que je veux dire ?

lucille crew band

Les Français sont très nombreux justement à ne pas accepter les propos des politiques qui, depuis les attentats, disent qu’il va leur falloir vivre avec la menace terroriste.

Gal de Paz : Je les comprends complètement.

Isgav Dotan : Certes, le danger est partout. Et comme le disant Gal, c’est la vie. Mais vivre avec la menace terroriste ne doit pas devenir une habitude. Elle ne peut pas le devenir.

Joel Covington : Cela rejoint ce que je disais tout à l’heure même si on ne peut pas faire porter tout le poids de la responsabilité sur tel ou tel camp. On ne peut pas d’un côté espérer vivre sans craindre d’attaques, alors que de l’autre, les conditions économiques et sociales sont si dramatiques. Dans cette globalisation initiée depuis plus de quinze ans, nous avons justement oublié ce qu’elle signifiait. Nous avons oublié que nous avions ainsi créé un monde plus petit. Un monde qui ne nous permet plus en définitive d’ignorer ce qui se passe ailleurs. Beaucoup de sang est versé dans les pays occidentaux, tout autant que dans les pays de l’Est. Et ce sang versé est celui de tous, y compris ceux d’innocents de confession musulmane. Cette situation découle de l’Histoire que nous avons écrite, des stratégies géopolitiques et économiques que nous avons bâties, et des inégalités qui se sont accrues. On ne peut pas ignorer les tueries ayant lieu ailleurs, continuer à dire que le monde est plus juste qu’hier, et pointer du doigt le désordre et le terrorisme lorsqu’ils touchent finalement notre propre pays.

Votre titre Resist your Fate traduit votre volonté de dénoncer ces luttes sans fin à travers les hésitations, les conflits intérieurs et les choix opérés par chaque individu. Quel est finalement le plus grand rêve de Lucille Crew pour l’homme ?

Gal de Paz : Je crois qu’un artiste se définit par les changements qu’il peut initier, même les plus petits. Et comme le dit le proverbe, plus on est de fous et plus ces changements peuvent mener à d’autres réalités. La musique permet d’accompagner les gens. Elle les aide, elle les fait danser, ressentir des émotions nouvelles. Elle permet surtout de les connecter.

Connecter et émouvoir les gens : un grand rêve qu’on vous souhaite de diffuser toujours plus largement d’ici les prochains mois. Un grand merci à vous tous pour cet échange. On retrouve toutes vos prochaines dates sur votre page Facebook© ainsi que que sur votre site officiel, en espérant vous revoir très vite en France. À bientôt !

 

Crédits photos : Dana Meirson