Bertrand Louis

Il y a ces étoiles traversant le ciel en un éclair. Il y en a d’autres brillant au firmament et pour toujours. S’il vous arrive d’en croiser une dans vos perditions nocturnes, alors soyez attentifs à leur environnement le plus proche. Car une étoile peut en cacher une autre. Peut en porter une autre. Sachez que cette autre étoile est en fait une planète aux couleurs chatoyantes, peuplée de toutes ces subtilités qui font des mots des poésies, des notes des émotions. Bertrand Louis est l’une de ces rares étoiles à bercer les pensées de ceux qui cherchaient à bousculer les nôtres.

Monsieur Bertrand Louis, bonjour, et merci de nous accorder ces quelques instants avec toi juste avant ton concert. Notre échange va permettre au public d’en apprendre un peu plus sur toi. Tu as déjà sorti cinq albums. Le dernier date de 2013 et s’intitule Sans moi. Tu l’as composé à partir des textes de Philippe Muray, essayiste et romancier français. Tu y dépeins son aversion à la société de consommation de masse, à ses aspects ultra-formatés. Des sujets de plus en plus difficiles à évoquer de nos jours sans passer pour l’extraterrestre notoire, sans tomber dans la stigmatisation systématique et/ou dans l’ignorance. Ma première question est simple : de quelle planète viens-tu ?

Je ne sais pas si je suis un extraterrestre. Le fait d’en avoir marre de certaines choses qui se produisent dans la société d’aujourd’hui et de le dire ne me semble pas relever du bizarre. Au contraire. Nous ne sommes pas obligés d’adhérer à tout. Dans ce sens, Muray disait : « Je ne fais pas la critique de la société, mais plutôt de l’éloge qui en est faite ». Il pensait que nous faisions partie d’une société suffisante qui se croit être au sommet de l’évolution. Bien évidemment qu’il y a plein de choses critiquables ! Ce n’est pas si extraterrestre que cela je trouve. Même s’il peut exister des consensus. Dans le milieu culturel, très souvent, les gens pensent la même chose. Ils disent faire partie d’une grande famille qui est là pour faire du bien aux autres en leur donnant leur talent, et tout le reste : c’est un peu lourdingue parfois. Car il n’y a pas que ça.

Cela a-t-il impacté ton parcours depuis que tu fais de la musique ? Cela t’a-t-il impacté toi aussi ?

Quand on se retrouve à faire plusieurs albums ; quand on s’interroge après leur sortie respective ; quand on se demande : « D’où vient cet album ? Pourquoi je me suis mis à faire ça ? », on peut penser que oui. Même si dans mon premier album existaient déjà ces chansons un peu moqueuses de la société, je n’avais pas l’impression à mes débuts d’être dans cette lignée-là. Je n’ai jamais été fan des musiques engagées à la Renaud. Même si j’aime beaucoup l’homme et l’artiste.

Et pourtant, on ne peut s’empêcher de penser à Gainsbourg et t’écoutant et en te regardant interpréter tes morceaux. La ressemblance est frappante, tant dans la démarche, dans les textes, dans tes compositions, ton message. Physiquement aussi…

Le physique, je n’y peux rien (rires).

Justement, tu n’y peux rien. Et c’est pour cette raison que je te demandais de quelle planète tu venais tout à l’heure. D’où viens-tu ? Qui es-tu ?

Je suis une personne très attirée par sa nature profonde. Un certain « dandisme », un certain je-m’en-foutisme. Un peu à la Gainsbourg on va dire. Mais j’ai aussi une envie de dire des choses. Et avec Muray, j’ai trouvé ce que je cherchais depuis longtemps, et que j’avais déjà un peu esquissé dans mon quatrième album, Centre commercial. Avec Muray, c’est dit d’une façon extraordinaire, très poétique. Et j’ai donc tout de suite sauté sur l’occasion. Il y a parfois des choses que l’on attend dans sa vie, cela peut durer longtemps, et arriver très tard. Et puis, j’ai aussi ce côté en rogne…

Que faisaient tes parents ?

Mon père était ingénieur, et ma mère était professeur de lettres classiques. J’ai été bien éduqué on va dire.

On comprend désormais un peu mieux de qui tu tiens ton amour des mots. Celui des maux aussi, notamment ceux que tu définis dans tes chansons. Celles de ton dernier album, basées sur les textes de Muray. Ces maux sont liés à cette volonté de dire à tous : « Laissez-moi tranquille, avec mes petits formats que vous considérez comme tels. Restez dans vos convictions, vos certitudes, arrêtez de m’emmerder. Laissez-moi ma liberté de penser ».

C’est intéressant cette façon de voir les choses. Je ne les avais pas forcément prises sous cet angle, mais en effet, il y a de ça. D’ailleurs, cela rejoint la réalité de cette société qui s’immisce de plus en plus dans nos vies privées, en cherchant constamment à nous dire ce que l’on a à faire, à nous donner des leçons de morale. Faut pas dire ci, faut pas faire ça.

As-tu conscience d’être représentatif d’un état d’esprit actuel, celui de nombreux Français entre autres ?

À vrai dire, je ne sais pas. Sans doute un jour, cela va me tomber sur le coin de la figure (rires). Pour l’instant, mes disques ont un certain écho dans la presse. En revanche, au niveau du public, ce n’est pas forcément le même rendu. Parfois, j’ai l’impression d’être un peu seul. D’être le seul à crier dans le désert. Pourtant, j’ai la sensation que ces choses que je chante sur la base des textes de Muray sont partagées par beaucoup de gens. Ces personnes sont muselées, car comme le définit très bien Muray, soit tu fais partie sans réfléchir du camp du bien, celui de la gauche, de la culture, ce genre de trucs. Soit tu es un méchant, catalogué comme étant dans les rangs du front national. Je pense que le juste milieu peut exister. On peut ne pas être d’accord sur tout. Il peut y avoir des sujets sur lesquels j’ai envie de prendre le temps de l’analyse, d’ouvrir ma gueule. Et beaucoup de gens, je le crois, souhaitent en faire autant. Ils sont eux-aussi comme ça, au fond d’eux, sans savoir comment faire pour le transformer. Maintenant, les médias n’en parlent pas énormément. Car les médias aiment les opinions tranchées.

Aller jusqu’à se taire pour éviter d’être étiqueté et/ou ignoré par le système…

Oui, y’a de ça.

Comment ça se passait pour toi à l’école dans ta relation à l’autre ? Y’avait-il déjà cette prise de conscience, liée à une maturité précoce ?

Je ne pense pas. J’étais clairement un p’tit con (rires).

Les autres te considéraient comme un p’tit con, ou tu te considérais toi-même comme tel ?

Je dis ça avec le recul, mais c’est normal lorsqu’on est jeune d’être un p’tit con. Je n’étais pas spécialement plus mature que les autres, mais je me sentais déjà un peu à côté. Un peu à côté, mais quand même là. On ne se refait pas. Quoiqu’il en soit, je n’avais pas de prise de conscience par rapport à la société à cet âge-là. D’ailleurs, ce qui m’attire le plus aujourd’hui, c’est avant tout la littérature, la poésie. Ce n’est pas forcément le fait de dire des choses. Plutôt l’envie de bien les dire.

La clope au bec ?

Oue (rires). Sauf qu’avec Muray et le débit qu’imposent ses textes sur scène, ce n’est pas forcément évident.

Quel sera ton prochain projet musical ? Écriras-tu à nouveau tes propres textes, ou t’appuieras-tu sur ceux d’un autre auteur qui te fascine, à l’instar de Muray ?

Mon prochain projet est déjà bien avancé en fait. Après Muray, je me suis senti vidé. Ça me l’avait déjà fait lors de la sortie de mes précédents albums. Besoin de se retrouver, de se ressourcer. Mais j’ai finalement décidé de remonter un peu plus le temps, jusqu’à Charles Baudelaire. Du coup, ça risque d’être très dur de revenir à notre époque ensuite (rires). Comme pour Muray, je me suis plongé dans son univers. Tous ses écrits que je ne connaissais qu’en surface. Tous les autres rédigés sur lui aussi. À l’heure actuelle, j’ai composé une quinzaine de musiques sur ses poèmes. Du coup, je pense que c’est bien parti pour que cela soit le prochain album. Même si je ne crois pas que je vais faire ma vie de cette manière. Je n’en sais rien en fait. Mais au bout d’un moment, c’est fatiguant.

Fatiguant dans quel sens ? De ne pas pouvoir t’exprimer avec tes propres mots ?

Non ! Je trouve ça extraordinaire justement. Je me sens beaucoup mieux depuis que je chante des textes comme ça. Je retrouve ce que je cherche aussi. Mais c’est tellement indépassable. C’est comme une couverture, je me sens protégé, je me sens beaucoup plus libre.

Protégé ?

Oui. Quand on écrit ses propres textes et qu’on les interprète ensuite sur scène, on est exposé. À poil. Mais on peut aussi être à poil avec les textes des autres. Y’a ce côté « passeur », comme le dit si bien Fabrice Luchini.

Fabrice Luchini a lui aussi lu des textes de Muray en 2010 au Théâtre de l’Atelier d’ailleurs…

Oui. Il a ce côté « passeur » lui aussi dans cette lecture qu’il a su proposer avec justesse. J’aime bien ça, ça me cause.

Te sens-tu un devoir moral, éthique, culturel, intellectuel en faisant ça ?

Non. C’est plutôt être à la place du trait d’union. Autrement dit, on n’est ni dans un camp ni dans l’autre. L’auteur/compositeur/interprète se donne lui-même, et parfois, je m’en fous qu’il mette ses tripes sur la table. Ce qui me parle avant tout, c’est la qualité du texte, du rendu. En plus, concernant Baudelaire, je me rends compte qu’il y a plein de gens qui ne le connaissent pas. La majorité connaît deux ou trois vers, par-ci par-là, dit qu’il était un dandy, un homme déprimé. Mais lorsqu’on commence à rentrer dans son personnage, c’est fou ! C’était un personnage terrible aussi.

Quels sont ses vers dont tu te souviens avec le plus grand plaisir ?

Ceux de son poème intitulé L’Héautontimorouménos, qui signifie en grec « bourreau de soi-même », typique de Baudelaire. Je l’aime parce que je m’y suis aussi reconnu. « Je suis la plaie et le couteau ! Je suis le soufflet et la joue ! Je suis les membres et la roue, et la victime et le bourreau ». Il s’agit d’une sorte de lutte avec soi-même. Et à un moment, il dit : « Ne suis-je pas un faux accord dans la divine symphonie, grâce à la vorace Ironie qui me secoue et qui me mord ? ». Cela décrit bien ce blocage que nous avons en demeurant dans le « à quoi bon ? », toujours à se moquer de nous-mêmes. C’est ce qui m’intéresse, c’est cette lutte. Cela s’inscrit dans la continuité de Muray. Il paraît que c’est typique des artistes français d’être en lutte contre leur propre impuissance, contre leurs propres manques. Il paraît que Bashung était de cette trempe-là. C’était très difficile pour lui de créer.

Ça se sentait beaucoup dans ses chansons en effet.

D’essayer de ce battre contre ça, c’est ce qui donne les plus grandes choses. Chez Baudelaire, il y avait ça aussi. Il ne faisait pas partie de ces poètes immédiats. Il n’était pas Rimbaud.

Dépasser le constat que l’homme est un loup pour l’homme, surtout pour lui-même, et prendre cet interstice, ce court instant, pour en faire quelque chose, pour se transcender ?

Exactement.

Quelles sont tes prochaines dates, au-delà de celles déjà programmées pour le Mégaphone Tour ?

Même si je suis déjà à fond dans ce prochain projet musical consacré à Baudelaire, j’ai envie de poursuivre la valorisation des textes de Muray sur scène. Rien de confirmé pour le moment, mais j’ai envie de le jouer à nouveau sur Paris. J’avais fait la Maison de la Poésie : je vais essayer d’y rejouer, en y insérant plus de lecture car c’est un lieu dans lequel il est bon d’avoir un juste équilibre entre elle et la musique. En plus, je trouve que cela fonctionne vraiment bien. J’y retourne très souvent en tant que spectateur pour assister aux lectures musicales d’autres artistes. Et puis une tournée en province, ça me plairait bien sûr. J’avais ciblé le milieu du théâtre au départ. Mais c’est un peu compliqué en fait. Il faut dire que Muray est tout aussi méconnu que Baudelaire. J’ai très envie de me battre pour ça, car lorsque les gens sortent de la salle après avoir écouté Muray, ils sont en général ravis. Et je dis en général car il arrive que certains partent avant la fin (rires). C’est vrai que c’est un peu trash parfois. Mais pour la plupart, y’a cette envie de le connaître, et c’est là où ce côté « passeur » que j’évoquais tout à l’heure prend tout son sens.

Justement. J’ai été moi-même très touché par cette découverte de Muray à travers ta musique. Cette expérience m’a beaucoup parlé. Il se trouve que Skriber, c’est aussi de la poésie. Aussi, je souhaite te lancer un défi, en te remettant les deux poésies les plus plébiscitées sur le site. La première s’intitule Je suis Charlie, elle évoque les attentats du 11 janvier dernier qui se sont déroulés en France ; la seconde, Reins de rien, traite du don d’organes à travers les émotions d’un patient atteint d’insuffisance rénale. L’objectif, tu l’auras deviné, est d’en faire des musiques grâce à cette touche inimitable qui est la tienne. Ces textes n’ont pas la prétention d’être au niveau de ceux de Muray ou de Baudelaire, tu t’en doutes. Il ne s’agit pas non plus de te contraindre à le faire…

Pourquoi pas ? J’ai l’habitude de lire chez moi tranquille. Et les musiques, tous les arrangements, ont coutume de venir d’eux-mêmes. Si ça vient, ça vient. Si ça ne vient pas, ça ne vient pas. Quoiqu’il en soit, ce n’est jamais en cherchant que cela se produit. Je prendrai le temps de les lire, avec grand plaisir.

Merci Bertrand une fois de plus pour cette interview. Aux grandes âmes, les grands mots. Tu les sais, tu les crées, et tu les dis mieux que quiconque. À très bientôt !