Sophia Charaï

Elle a parcouru le monde et les endroits les plus reculés de son cœur. Elle sait livrer une multitude de couleurs à ceux qu’elle rencontre, ainsi que ses désirs nous remettant sur le chemin des nôtres. Rencontre cette semaine avec Sophia Charaï et sa si belle envie d’existence, qu’elle exprime avec son humble sagesse et sa folle liberté à travers son nouvel album Blue Nomada sorti fin mars.

Bonjour Sophia, merci d’avoir accepté cette interview. Voilà plus de douze ans maintenant que tu maries les genres musicaux, les langues et les cultures au gré de ton inspiration, de ton parcours et de tes rencontres. Après Mouja, ton premier album sorti en 2004, puis Pichu sorti quant à lui en 2011, tu es revenue sur le devant de la scène avec Blue Nomada fin mars. J’ai trouvé cet album très solaire, très positif. C’est un concentré de plaisir et de joie de vivre. D’où te viennent cet optimisme si communicatif et ta fraîcheur intacte ?

D’une angoisse énorme ! (rires) On dit que l’ordre nait du chaos et que le chaos nait de l’ordre. Nous en parlions récemment avec l’un de mes amis les plus chers, Didier Gary. Il est peintre et me suit dans mes aventures et dans mes délires depuis bientôt vingt ans. Je crois que la joie de vivre est quelque chose que nous avons tous en nous, enfouie pour certains sous des couches de « gris », de béton, de ville, de pollution sous toutes ses formes que cette société géniale nous procure. Mais cette connexion à la joie qui nous vient de l’esprit et de la nature est bien là. Par la musique, mon objectif est d’apporter très modestement ma contribution à une envie d’être en vie. De ramener du désir dans la vie des gens et d’aller réveiller en eux cette capacité à être en joie.

L’envie d’être en vie : crois-tu que la société en manque tant aujourd’hui ?

À la vue du nombre important de psychotropes utilisés par les gens, je crois que oui. Surtout en France qui en est le premier consommateur. Et puis, si l’on considère l’étymologie du mot envie, l’envie, c’est être en vie. C’est rigolo de faire ce jeu pour voir à quoi les mots nous renvoient. Ainsi, avoir un désir qui n’est pas en panne est la meilleure façon de se porter bien, et ce, quelles que soient les difficultés. En revanche, lorsque nous sommes en panne de désir, cela devient très compliqué, bien plus que lorsque nous sommes en panne d’argent ou d’autre chose. D’où la consommation de psychotropes et le malaise du monde. En parallèle, je ne pense pas qu’il faille être pessimiste. Comme le chaos qui nait de l’ordre, et l’ordre qui nait du chaos : tout est dans tout. Le chaos et l’ordre n’existent que parce qu’ils sont connectés, interdépendants. Et dans une même journée, chacun d’entre nous va passer d’un état à l’autre sans s’en rendre compte. Nous traversons le premier et le second état : traverser étant ce que signifie la transe. Des gens le vivent mieux que d’autres.

Sophia CharaïEn préparant cet entretien avec toi, je suis tombé sur une vidéo retraçant les grands moments de ta vie. Tu es née et as passé ton enfance à Casablanca au Maroc avant d’arriver à Paris. À quoi rêvait la petite fille que l’on voit jouer sur les genoux de sa mère ?

Je crois que je rêvais d’un ailleurs. Je crois que j’ai toujours aimé la différence. Pour résumer, j’ai toujours été attirée par l’autre et par ce qui est différent de moi, sans doute parce que je me sentais en marge de la société de l’époque. C’était une société bénie, après la guerre : tout allait bien. Mais j’étais toujours très curieuse, très intéressée par ce qui se passait ailleurs, comment on pouvait vivre dans d’autres pays, dans d’autres cultures, comment était vécue cette différence… Et toujours attirée par la marginalité aussi, par ces gens qui n’étaient pas dans le moule, des gens qui portaient un autre regard sur le monde. D’ailleurs, j’avais des amis qui n’étaient pas du tout de mon âge lorsque j’étais petite. Lorsque j’avais huit ans, j’étais en permanence chez ma voisine qui en avait dix de plus. J’étais curieuse de son regard, de tous les regards de mes autres voisins. Des regards qui se croisaient. Je n’avais pas envie d’un seul regard. J’avais déjà envie d’accéder à ce faisceau plus vaste d’interprétations du monde. On peut le dire : j’avais déjà en moi ce côté rebelle qui refuse de croire en une seule version de la réalité. Et j’étais sans doute sur le bon chemin car nous appartenons tous à des mondes parallèles en définitive. Nous avons tous une réalité propre et nous faisons l’erreur de croire que les personnes qui sont les plus proches de nous ont la même vision que nous, alors que cette vision est bel et bien personnelle. Des passerelles vont se créer entre ces réalités, mais c’est totalement virtuel. En fait, nous baignions déjà dans cette virtualité constante avant même l’apparition des ordinateurs et d’Internet ! Avoir la tolérance de s’intéresser à la vision de l’autre, c’est donc déjà une tentative de rapprochement.

Tu évoques la virtualité de la technologie : celle-ci n’a-t-elle pas supprimé les potentialités de création de ces passerelles dont tu parlais, entre chaque réalité de chaque individualité ? Passerelles qui sont peut-être plus faciles à créer lorsque tu rencontres par exemple un inconnu dans la rue ?

Je suis assez proche de ce ressenti. Disons que le piège de cette virtualité et de ces réseaux connectés est celui de la rapidité. Celui de l’immédiateté. Autant le fait de rencontrer un inconnu dans la rue et d’engager la conversation avec lui sur une anecdote peut être dans l’immédiat intéressant, et donner lieu par cette occasion à quelque chose que tu n’avais pas prévue, qui “surgit” comme le disait très justement Jacques Lacan à propos de cet être qui surgit de façon inattendue parce que tu t’es autorisé un espace de liberté, en d’autres termes, un espace d’imprévus ; autant la technologie ne permet plus aux gens de prendre le temps de pénétrer leurs ressentis et de se connecter à leur être profond. Ils sont alors dans une précipitation, une urgence. Je le ressens fortement lorsque je réponds à des gens sur Facebook©. Je suis toujours assez tendue devant un objet tel que mon ordinateur. On ne respire pas ! Par conséquent, nous ne sommes plus connectés. Il faudrait presque apprendre à faire de la respiration méditative durant tout ce temps où nous sommes devant notre écran pour qu’il ne nous absorbe pas. Pour ne pas être absorbés pas cette urgence qui nous coupe de notre intériorité profonde. Car il s’agit d’une réaction, et non plus d’un rapport.

Ta rencontre avec Mathias Duplessy lorsque tu arrivas à Paris a profondément influencé la suite de ton parcours artistique mais aussi personnel. Quels sont ces perspectives en commun que vous avez partagées dès les premiers instants ?

Sophia Charaï Mathias DuplessyJe crois que la première chose qui nous rassemble profondément est cet amour de la différence et de la culture de l’autre. C’est ce qui a fait que nous ayons été attirés l’un par l’autre. C’est toujours un choix que de construire avec quelqu’un venant d’une autre culture. Cela constitue un premier engagement. Ensuite, Mathias a toujours été attiré par le flamenco, par les Indes, par la Mongolie, par le chant diphonique… Mathias est une personne qui cherche profondément à rencontrer l’autre. Tout est dit dans cette seule phrase. C’est le désir d’aller vers l’autre et de découvrir son univers qui nous caractérise, puis de nous réapproprier les choses à sa façon dans un second temps. Car ce que nous percevons de l’autre est aussi ce dont nous avons besoin pour nous nourrir. Nous ne prenons pas tout, seulement certains éléments qui nous remplissent, qui font résonner notre être. Ainsi, nous ne créons rien : nous ne faisons que réinterpréter sans cesse tout ce qu’on reçoit ! L’art, la nourriture, le vent dans les branches d’un arbre, la couleur d’un tapis : tout est stimulation sensorielle, tout est nourriture. Comment un être va s’approprier cela pour donner à voir ce qu’il a reçu ? Mathias est comme ça. Moi aussi, mais je suis plus lente que lui (rires). Je crois que c’est ce qui maintient aussi notre équilibre. Ce que nous absorbons chaque jour de manière différente fait naître ce truc. De nos divergences nait une grande richesse.

Avant de s’attarder sur les trois titres de Blue Nomada qui m’ont franchement plu, j’aimerais prendre le temps de comprendre la façon dont tu écris les textes de toutes tes chansons. J’ai compris que ton écriture se pose sur les mélodies de Mathias et qu’elle s’inspire notamment du monde du cinéma pour dessiner les contours de tes personnages. Quels sont les décors, les univers, les individualités qui guident le plus ton travail d’écriture ?

Il n’y a pas de règle. C’est assez varié en fait. Cela peut venir d’un film qui m’aura en effet beaucoup inspiré, d’un personnage qui m’aura fortement marqué. Cela peut venir aussi d’une émotion que je ressens à un certain moment et qui va me donner envie d’installer un climat. C’est ce qui me guide le plus en définitive. Quelle atmosphère ai-je envie d’instaurer chez l’auditeur, dans ma résonance personnelle ? Par exemple, ma chanson La Canción de la Luna est un hommage à Lhasa de Sela qui parle de la traversée de la vie en prenant en compte tous les âges d’un être, en l’occurrence ceux d’une femme dans ce morceau. Plusieurs personnes m’ont dit que je lui ressemblais, et je ne comprenais pas. Mais une fois que la chanson  a été terminée, j’ai compris ce lien entre nous deux. Lhasa était une artiste et une femme d’une grande sensibilité qui nous a malheureusement quittés trop tôt.

Shouff Shouff est le premier morceau de Blue Nomada. C’est un titre taillé pour la radio. Nous sommes déjà en vacances en l’écoutant. Tu uses souvent de l’arabe marocain dans tes chansons. Quel est le sens de celle-ci ?

Si je devais partir d’une peinture pour décrire le sens de ce titre, ce serait le Déjeuner sur l’herbe d’Édouard Manet. Il s’agit d’une version très bucolique. Le clip de Shouff Shouff a été tourné dans ma maison de campagne au Maroc, et c’est toujours une joie pour moi de me retrouver dans ces petits villages en terre, de faire participer les enfants. C’est une simplicité de vivre. Shouff Shouff, c’est un peu Jacques Tati au Maroc pour moi ! (rires) Avec cette ruralité, cette légèreté, avec toutes les couleurs que ça suppose. J’avais envie de ça et de dire : « Regarde, regarde, la joie est en chemin. Regarde, regarde, y’a des sourires dans les yeux de mes amis. Tous les gens que tu aimes sont autour de toi. Regarde, regarde, le monde s’allume de toutes ses couleurs. La joie est en chemin, la joie est en chemin ! ». C’est une exhortation à regarder autour de soi ce qu’il peut y avoir de clair, de lumineux en nous. « Nous sommes montés dans cette barque en laissant le monde tel qu’il était derrière nous. Nous voilà maintenant arrivés au paradis » : le bonheur peut parfois être quelque chose de très simple, aussi simple qu’un déjeuner sur l’herbe. Il suffit de prendre le temps de se poser, d’aller au bord de l’eau ou dans une forêt pour y trouver les plus grandes joies. C’est une invitation à se reconnecter à la nature et à soi.

Sophia CharaïLe morceau en espagnol Caminante est l’emblème de Blue Nomada dédié au voyage sur les routes nomades. Quelles sont les espérances de ce marcheur héros de ton histoire ?

C’est drôle que tu parles de cette chanson car il s’agit de la toute première que j’ai composée toute seule, comme une grande (rires). Je me suis autorisée à prendre le risque d’écrire une mélodie sur un texte qui m’avait été proposé par l’une de mes amies, Valérie Baheux. Elle connaît bien mon univers car nous collaborons ensemble depuis longtemps. Nous souhaitions faire cette chanson sur la Caminante, autrement dit, le mythe de l’ermite voyageur, sage éclairé ou idiot du village. Car en arabe, le mot pour sage et pour idiot est le même. On ignore par conséquent qui est le sage et qui est le fou (rires). Tout dépend du regard porté sur lui. La Caminante raconte finalement que la seule chose véritable est le chemin. Aucun objectif n’existe si ce n’est celui de cheminer. Les cadeaux qui nous sont offerts sur la route sont inattendus et la seule chose que nous savons est l’endroit d’où l’on vient. Mais nous ne savons pas où nous allons. C’est très intéressant de l’intégrer puis de lâcher le contrôle : nous sommes tellement dans le contrôle ! Il faut dire qu’on nous encourage en permanence à contrôler nos vies, à réussir, à être dans cette culpabilité sociétale. Société dans laquelle tu existes avant tout par ce que tu fais, et non par ce que tu es. Caminante est une invitation à initier ce lâcher-prise. « Je suis celle qui chante, je suis celle qui aime. Être, libre, c’est ce que j’ai envie de faire ». Ne pas savoir où je vais n’est pas une chose si grave que ça. Ce qui compte, c’est de savoir si nous sommes portés par le désir. Être porté par le désir est le plus merveilleux des cadeaux. Malgré les doutes, les tentations de renoncer. Nous sommes tous victimes du syndrome de l’imposteur qui nous fait nous sentir moins légitimes que tous les autres qui semblent disposer de plus de talents que nous. Hormis ceux qui ont une tonne de certitudes. Mais grâce au désir, nous apprenons à mieux nous connaître, à mieux connaître l’autre, les deux sont liés. C’est à travers l’autre que l’on se rencontre et que l’on découvre des zones de soi dont on ignore tout.

On retrouve des résonances très jazzy se mélangeant à des cordes très méditerranéennes dans le titre en anglais I am a woman. Cette langue apporte à ta voix et à ta prononciation des rondeurs inédites. Alors, même si j’ai déjà une réponse partielle à la prochaine question, permets-moi quand même de te la poser : la femme que tu es devenue se sent-elle en correspondance aujourd’hui avec les projections de la petite fille dont tu me parlais tout à l’heure ?

Je crois que oui. J’ai écouté beaucoup de chanteuses noires Américaines dans mon enfance qui m’ont énormément marquée. Je me souviens de cette chanson de Donna Hightower sortie en 1972 intitulée The World Today is a Mess. Les paroles étaient très philosophiques malgré leur simplicité. Elles disaient notamment : « Tu tentes d’aider l’autre mais en fait il te crache à la figure » (rires). En clair, il s’agit de rester toi-même et de poursuivre ton chemin : c’est le message que je percevais lorsque j’étais môme. Puis quand je suis arrivée à Paris, c’est en écoutant du jazz dans les clubs que j’ai eu mon autre grand choc artistique. J’y ai découvert Sarah Vaughan, Ella Fitzgerald. Billie Holiday bien sûr que j’ai écoutée en boucle pendant des années. D’ailleurs, mon prochain album sera sans doute un album de reprises de tous ces standards de jazz. C’est quelque chose qui est là et qui me hante ! On met toujours du temps à s’autoriser les choses dont on a le plus envie (rires). Il y a toujours un chemin nécessaire, et tant mieux, car cela amène une maturité et une profondeur à ce que l’on fait. Et cette chanson I am a woman est une belle autorisation, une belle direction qui augure de ce qui va se passer par la suite.

Je suis déjà très impatient de la découvrir Sophia. Merci encore mille fois pour cette interview qui nous aura à tous permis de distinguer ta perspective et cette approche artistique si humaine qui est la tienne. On retrouve toute ton actualité ainsi que tes prochains concerts sur ton site officiel. Très bonne continuation à toi et à tous ceux qui t’entourent !