
Jana Leona est une songwriter allemande originaire de Cologne. Ses influences vont de Lizzy McAlpine à Phoebe Bridgers en passant par Angie McMahon. Le 18 septembre dernier, elle a révélé son nouvel EP conceptuel Bloom. Elle y explore la manière de naviguer à travers l’incertitude, d’apprendre à lâcher prise et de s’épanouir progressivement en devenant soi-même. Non pas parce que l’on a enfin trouvé toutes les réponses, mais parce que l’on commence à comprendre qu’il n’est peut-être pas nécessaire de tout savoir. Rencontre.
Bonjour Jana, et merci d’avoir accepté cette interview. Il existe des musiques que l’on rencontre, au sens propre du terme. Ton nouvel EP, Bloom, semble coïncider avec une étape majeure de ton existence. Une étape qui t’a amenée à réfléchir à des thématiques essentielles. Par exemple, la stagnation, le cours inexorable du temps et la nécessité de repartir de l’avant sans même savoir où le chemin pourrait mener. Un tel tournant dans une vie est une expérience partagée par beaucoup. En outre, il succède souvent à un moment charnière, déclencheur d’un profond désenchantement. Quel a été ce moment pour toi, Jana ?
Jana Leona : Bonjour Florian, et merci pour ton invitation. Je ne pense pas qu’il y ait eu un moment précis qui a tout changé. C’était plutôt un sentiment qui s’est installé en moi petit à petit. J’ai toujours eu énormément d’envies. Des choses à accomplir, des lieux à découvrir, des rêves à poursuivre. Mais parfois, malgré mon désir ardent de réaliser tout cela, je me retrouvais dans l’incapacité totale d’avancer.
Il y a quelque chose d’incroyablement frustrant à voir le temps filer tout en ayant l’impression de faire du surplace. Je crois que Bloom est né de ce sentiment. D’être restée coincée, quelque part entre la personne que j’étais, celle que je pensais devoir être, et celle que je devenais peu à peu. À un moment donné, je me suis demandé si avancer impliquait nécessairement de savoir, avec certitude, où l’on allait.
Quels sont les trois éléments de ta vie qui alimentent le besoin de t’interroger sur le temps qui passe et sur le rapport que tu entretiens avec lui ?
Jana Leona : Hum, le premier, c’est sans doute mon propre esprit. J’ai toujours entretenu une relation complexe avec la productivité. Il m’arrive d’avoir mille idées et autant de projets. Malgré tout, passer à l’action peut parfois sembler presque impossible. Dans ces moments-là, j’ai l’impression de perdre du temps en permanence.
Le deuxième, je dirais que c’est le fait de prendre de l’âge et de saisir la multitude de choses que je souhaite vivre au cours de mon existence. Je veux faire de la musique, partir en tournée, parcourir le monde, découvrir de nouveaux horizons et apprendre des choses inédites. Pour te donner un exemple : l’an dernier, je me suis initiée au snowboard, au surf et au skateboard. Ces trois disciplines m’ont passionnée ! Aujourd’hui, j’ai envie de continuer à les pratiquer, tout en explorant des lieux magnifiques et en donnant des concerts au fil de mes déplacements.
Mais il m’arrive d’être submergée par l’idée que choisir une voie, c’est peut-être en délaisser une autre. Que le temps consacré à poursuivre un rêve est autant de temps que je ne consacre pas à un autre.
Quels sont tes autres rêves ?
Jana Leona : J’aspire aussi à avoir des enfants un jour. Je souhaite fonder une famille tant que je suis encore relativement jeune. Et je veux pouvoir consacrer beaucoup de temps à mes enfants afin de les voir grandir. Parfois, je me demande comment tous ces rêves peuvent tenir dans une seule vie.
Peut-être qu’un jour, je voyagerai vers tous ces endroits merveilleux avec ma famille, tout en continuant à faire de la musique. Ou peut-être que la vie prendra une tournure totalement différente. Une tournure, qui sait, encore plus belle que tout ce que j’aurais pu imaginer.
C’est une réalité avec laquelle j’apprends, petit à petit, à trouver une forme de sérénité. On peut passer tellement de temps à s’inquiéter des multiples versions possibles de notre avenir qu’on en oublie de vivre pleinement celle qui se déroule sous nos yeux, ici et maintenant. Et, au fond, on ne sait jamais vraiment ce que demain nous réserve.
Tu m’as cité deux éléments de ta vie qui nourrissent tes interrogations quant au temps qui passe : il manque le dernier !
Jana Leona : J’y viens (rires). Le troisième élément, c’est le voyage lui-même. Vivre dans un van a transformé ma perception du temps. Lorsqu’on découvre sans cesse de nouveaux lieux, qu’on fait des rencontres et qu’on accumule de précieux instants au fil du chemin, une seule journée peut paraître incroyablement riche. Il m’arrive parfois d’être tiraillée entre l’envie de tout voir, absolument tout. Et celle de rester un peu plus longtemps dans un endroit magnifique.
Je tente de me souvenir que le plus important, c’est de prendre chaque journée et chaque expérience comme elles viennent. Plutôt que de me demander sans cesse ce que je pourrais manquer ailleurs. Je crois que les voyages m’ont appris qu’une vie riche de sens ne se mesure pas nécessairement à ce que l’on accomplit, mais à ce que l’on vit réellement. De plus, j’apprends progressivement qu’il n’est pas nécessaire d’explorer toutes les vies possibles pour avoir vécu une belle vie.
Comment en es-tu venue à accepter que le cours du temps t’échappera toujours ?
Jana Leona : À vrai dire, je ne suis pas sûre d’y être parvenue. Je crois que je suis encore en train d’apprendre à l’accepter. Une part de moi a envie de tout retenir. Les moments, les lieux, les personnes, et même ces versions de moi-même qui n’existent plus. C’est sans doute en partie pour cela que j’écris des chansons. Mettre les choses par écrit, c’est un peu comme les préserver. Comme prendre une petite photographie d’un sentiment avant qu’il ne disparaisse.
Néanmoins, je commence à comprendre que la vie ne consiste sans doute pas à vouloir tout retenir, ni à chercher à tirer le meilleur parti de chaque seconde. Il s’agit peut-être, au contraire, d’accepter que les choses changent. Et ce, même quand on ignore ce qui nous attend ensuite. C’est là, je crois, que prend tout son sens l’idée de “trouver”. Ou plutôt, d’être en chemin. Il ne s’agit pas d’avoir trouvé toutes les réponses, mais d’accepter, enfin, de continuer à les chercher.
Ta musique, tes paroles et ta voix, tout comme ta façon d’aborder la vie, témoignent d’une maturité authentique et profondément touchante. Quels sont les trois éléments tirés de ton enfance et/ou de ton adolescence qui expliqueraient le mieux cette maturité selon toi, et pourquoi ?
Jana Leona : Mon enfance n’a pas toujours été simple. Il y a des choses que je préfère garder pour moi. Ceci dit, je crois que certaines expériences m’ont obligée à grandir un peu plus vite que je n’aurais dû. Très jeune, j’ai dû apprendre à assumer des responsabilités qui allaient au-delà de ma propre personne. J’ai aussi compris, très tôt, qu’il n’y a pas toujours quelqu’un pour s’occuper de vous. Parfois, il faut trouver le moyen de prendre soin de soi, même quand on ne sait pas encore vraiment comment faire.
Je pense que cela m’a façonnée, à bien des égards.
Une autre chose qui a profondément marqué mon développement, c’est mon imagination. J’ai toujours eu une imagination débordante. Enfant, j’adorais inventer des histoires et les mettre par écrit. Avec le temps, ces récits ont fini par se transformer en chansons. L’écriture est devenue pour moi un moyen d’aborder des sujets dont je ne savais pas comment parler. Dès que je traversais une épreuve, j’écrivais à ce propos. J’ai pondu des textes vraiment médiocres en chemin, crois moi ! Mais, d’une certaine manière, jeter ces sentiments sur le papier m’offrait un peu plus d’espace dans ma tête. C’est devenu une forme de thérapie.
Ce qui est amusant, c’est qu’apparemment, j’ai annoncé à ma famille que je voulais devenir chanteuse alors que je n’avais que trois ans…
À l’époque, je ne mesurais évidemment pas ce que cela impliquait. Et je serais bien incapable de dire ce qui m’a poussée à prendre une telle décision si jeune. Mais en revoyant de vieilles vidéos, je me dis que j’aimais tout simplement ça. Je voyais des chanteurs à la télévision qui dansaient, chantaient à tue-tête et semblaient s’éclater comme jamais. Et j’avais envie de faire la même chose.
J’ai retrouvé une vidéo de moi, juste après mon tout premier cours de danse classique, où je montre avec enthousiasme à ma famille ce que j’ai appris. À chaque fois que je la regarde, j’y vois une petite fille libre, qui ne se souciait absolument pas du regard des autres. Je crois qu’une partie de moi cherche encore, aujourd’hui, le chemin pour la retrouver. Il m’arrive parfois d’avoir du mal à lâcher prise totalement sur scène, alors même que c’est quelque chose que j’ai toujours voulu faire. Mais à chaque concert, j’ai l’impression de me rapprocher un peu plus de cet état.
Et je pense qu’un troisième élément entre en jeu : l’intensité avec laquelle j’ai toujours vécu mes émotions.
Comment l’expliques-tu ?
Jana Leona : En fait, je ressentais déjà les choses très profondément quand j’étais encore enfant. Mais on me faisait souvent comprendre que mes émotions étaient “trop” fortes, que j’étais dans l’exagération. Ou bien encore, que ma façon de vivre les choses n’était, en quelque sorte, pas la bonne. J’ai donc grandi en apprenant à remettre en question mes propres sentiments, à les dissimuler ou à les refouler, plutôt que d’essayer de les comprendre. C’est un réflexe dont j’ai dû me défaire.
De quelle façon as-tu réussi à t’en défaire ?
Jana Leona : J’ai dû apprendre que, sous prétexte que je vis les choses différemment, mon expérience n’en est pas moins légitime. Que les émotions n’ont pas besoin d’être justifiées ou expliquées pour mériter un peu de compassion. Et je crois que c’est aussi l’une des raisons principales pour lesquelles je fais de la musique. Car, plus jeune, la musique m’a donné le sentiment d’être comprise. Écouter les chansons des autres, puis, plus tard, écrire les miennes, m’a permis de me sentir un peu moins seule. Et s’il y a bien une chose que j’espère apporter aux autres grâce à ma musique, c’est précisément cela.
Je veux que les gens sentent qu’il y a de la place pour tout ce qu’ils ressentent. Qu’ils n’ont pas à avoir honte d’être sensibles, submergés, tristes, ou parfois simplement un peu perdus. Peut-être qu’une de mes chansons aidera quelqu’un à traverser une épreuve particulièrement difficile. Ou peut-être qu’elle rendra une mauvaise journée ordinaire un peu moins solitaire. Quoi qu’il en soit, cela signifierait énormément pour moi. D’une certaine manière, je crois qu’à travers ma musique, j’essaie de créer cet espace sécurisant dont j’aurais parfois aimé disposer quand j’étais plus jeune.
En fin de compte, Bloom est un EP qui invite à une certaine bienveillance envers soi-même. Ton single To Be Found, que nous avons déjà partagé en moodlist, l’illustre bien. Contrairement aux messages souvent véhiculés par la société actuelle, les petits pas que nous faisons ont autant d’importance que les grandes avancées. Par ailleurs, ton EP est une ode à une autre façon d’envisager le temps. Plutôt que de courir après, il s’agit d’apprendre à prendre son temps. Pour quelles choses du quotidien as-tu appris à prendre ton temps, et pourquoi ?
Jana Leona : Il s’agit surtout de choses très simples, très ordinaires. Préparer son café le matin et prendre le temps de s’asseoir pour le déguster. Partir se promener sans avoir l’impression de devoir aller quelque part en particulier. Observer l’océan un peu plus longtemps, même lorsqu’il reste encore tant de choses à faire dans la journée.
Vivre dans un van m’a beaucoup aidé à cet égard. Il nous arrive de nous garer dans un endroit magnifique. Au lieu de planifier immédiatement la suite du trajet, je reste simplement là, à écouter. J’aime collectionner les petits sons au fil de mes déplacements. Le bruit de la pluie sur le toit, le chant des oiseaux au matin, le fracas des vagues au loin. Bon nombre de ces sons finissent par se glisser dans mes chansons.
Et pour ce qui touche plus particulièrement à ta musique ?
Jana Leona : J’ai appris, je crois, à m’accorder davantage de temps dans mon processus de création musicale. Chaque mélodie n’a pas vocation à devenir une chanson. Chaque idée ne doit pas nécessairement aboutir à quelque chose de productif.
Parfois, il suffit de vivre une expérience sans avoir besoin de la transformer en autre chose. C’est sans doute ce que Bloom m’a enseigné. Ou peut-être est-ce là ce que j’ai cherché à m’enseigner à moi-même en écrivant cet album.
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