Johnny Montreuil

Le 30 mars dernier, Johnny Montreuil et sa troupe ont sorti leur premier album intitulé Narvalo City Rockerz. À cette occasion, Skriber voulait les rencontrer et découvrir qui se cachait derrière ces gueules bourrues et ces textes nous faisant mordre l’asphalte. Celui des routes que tous empruntèrent et sur lesquelles ils se croisèrent. Celui de vies qu’ils partagèrent pour en parler et les sublimer.

Entretien avec Benoît Dantec – Chant, contrebasse, guitare – Johnny Montreuil

Bonjour Benoît, et merci pour ces quelques instants que tu as bien voulu accorder à Skriber pour cette interview. Le public te connaît depuis quelques années sous ton nom de scène, Johnny Montreuil, qui désigne aussi un projet musical collaboratif. Le 30 mars dernier, toi et ta bande avez sorti un premier album intitulé Narvalo City Rockerz. Mais avant d’en parler, peux-tu nous en dire un peu plus sur toi, et sur cet instant bien précis qui t’a fait devenir l’artiste que tu es aujourd’hui ?

J’ai grandi au Petit-Clamart, dans la banlieue sud de Paris. J’ai commencé à faire de la musique au lycée en apprenant à jouer de la guitare. En cours, puis seul dans ma chambre. Et le chant à suivi dans la foulée. J’ai fait mes premières virées vers dix-huit ans. La musique et mon instrument sont devenus mes compagnons de route. Je suis sorti de mon quartier en donnant des concerts dans les cafés des villes voisines, ainsi qu’à Paris dans le 14e arrondissement, le 15e aussi. Ces sorties nocturnes m’ont donné envie d’écrire, et de voyager plus loin encore. Je suis parti en province, à l’étranger.

J’ai lu que tu avais fait du rugby aussi.

J’ai commencé à pratiquer tout gosse à Clamart. Je me suis vite pris au jeu. J’ai été en Fédérale 2, puis la une. J’ai été recruté à Rennes pendant un an. J’ai fini près de Toulouse. En parallèle, je travaillais en tant qu’éducateur spécialisé auprès d’enfants déscolarisés. Au final, entre le rugby, mon boulot, et la musique, j’étais pas mal occupé. Je suis revenu sur Paris, j’avais vingt-cinq ans. Mais je savais que la musique serait toute ma vie. J’ai donc voulu monter un premier groupe.

Les Princes Chameaux ?

Oui c’est ça. Et de ce groupe est né Johnny Montreuil.

Pourquoi Johnny Montreuil ?

C’est avant tout ma passion pour Johnny Cash qui a guidé mon choix. J’étais rue de Paris à Montreuil. Les Princes Chameaux battaient un peu de l’aile. Je me suis mis à adapter en français certains des morceaux de Johnny qui me plaisaient beaucoup, pour vraiment creuser le sens de ses chansons. Je voulais aussi les remettre au goût du jour, sortir de la country made in Kentucky, pour faire ces adaptations à la sauce montreuilloise, bien banlieusarde. D’où Johnny Montreuil.

Il paraît que Johnny Montreuil a vraiment existé. Ce sont deux de tes spectateurs qui te l’auraient confié…

L’histoire est peu banale en effet. J’avais déjà mon nom de scène, Johnny Montreuil, et j’avais déjà commencé mes concerts sous ce nom. Et là je rencontre deux mecs qui me racontent l’histoire de cet autre Johnny de Montreuil. Sans l’avoir connu directement bien entendu : ils étaient petits à l’époque, on est dans les années 70. Je découvre qu’il a été shooté par le photographe Yan Morvan, notamment pour son ouvrage Le Cuir et Le Baston. Quoiqu’il en soit, rien à voir avec la musique. Et ça m’a fait marrer, parce que certains des morceaux de Johnny Cash et leurs textes collaient bien à cette période-là, à ce contexte, à ce type de personnalité-là. C’était comme si ce Johnny se « réincarnait ». En tous les cas, c’était un drôle de concours de circonstances.

En 2012, tu participes pour la première fois aux Francofolies de la Rochelle sous ton nouveau nom de scène, Johnny Montreuil. Tu fais les premières parties d’Arthur H, de Catherine Ringer et de Thiéfaine. Cet évènement est-il à l’origine du tournant de ton parcours artistique ?

Il est en tous les cas le point de départ du projet musical Johnny Montreuil. Ça a lancé les choses. Qui plus est, je vivais un moment charnière dans ma vie personnelle. Je n’avais plus d’appartement, plus rien. J’avais récupéré une caravane. Question musique, nous en étions aux balbutiements du projet. Je n’avais presque personne autour de moi. Nous n’avions pas un grand répertoire monté. Rien à voir avec aujourd’hui où nous sommes cinq sur scène à jouer cette musique, à raconter cette histoire qui nous ressemble. Du coup, quand nous avons été choisis pour représenter Montreuil aux Francofolies de la Rochelle via la 4ème édition du tremplin France ô folies, nous nous sommes retrouvés au milieu d’autres groupes ayant chacun leur histoire. Cela a été une formidable vitrine pour Johnny Montreuil, et dans le plaisir le plus total. Nous sommes passés à la télé. J’ai pu pénétrer un peu plus le milieu associatif montreuillois. Avec mon ami violoniste, Géronimo, nous avons vraiment pu installer le projet Johnny Montreuil dans une énergie très positive.

Johnny Montreuil, c’est aussi un collectif. Tu évoquais à l’instant Géronimo, le violoniste du groupe, qui joue aussi de la mandoline et qui fait les chœurs. Il y a aussi Jacques, alias Tatou, à la batterie ; Rön à la guitare, et Kik à l’harmonica. Quand vous êtes-vous rencontrés ? Pourquoi avoir décidé de travailler ensemble ?

Nous nous sommes rencontrés dans des contextes musicaux, tard dans la nuit. J’ai capté Géronimo dans les bars, rue de Bagnolet. Il travaillait déjà sur un projet de son côté, et moi j’avais les Princes Chameaux. Mais je me suis tout de suite rendu compte de l’intérêt d’avoir un violoniste aussi talentueux pour Johnny Montreuil. C’est en 2011 lors de mon retour à Paris qu’on a enfin réussit à se capter et à jouer ensemble. Et ça l’a tout de suite fait. La rencontre avec Tatou s’est passée de la même manière. Il avait déjà un groupe lorsque je l’ai rencontré pour la première fois, et je ne souhaitais pas le débaucher de crainte qu’il cumule plusieurs activités simultanées dans différents groupes. Nous nous sommes revus après les Francofolies en 2012. Tout était enfin réuni pour jouer ensemble. Quant à Kik, c’est au moment d’enregistrer notre premier EP fin 2012 que je lui ai proposé d’enregistrer et de poser un peu d’harmonica sur quelques morceaux. Il était très motivé pour participer au projet Johnny Montreuil, il a donc rejoint la bande. Tout comme Rön, presque à la même période. Y’a un truc vraiment magique qui s’est mis en place entre nous. Y’avait pourtant eu aucun casting pour la constitution du groupe. Mais depuis que nous sommes tous les cinq sur scène et en studio, y’a cette connivence musicale, artistique, personnelle aussi.

Narvolo City Rockerz est donc sorti le 30 mars dernier. C’est votre premier album. J’ai été très sensible aux textes de vos morceaux. Beaucoup de parler-vrai, parce que beaucoup de vécu, ça se sent énormément. Comment se déroule le processus créatif au sein du groupe ? Qui écrit ?

C’est moi qui écris tous les textes. Johnny est certes le nom de scène qui me désigne, mais qui représente aussi toutes les identités du groupe et leur histoire. Depuis des années, je pars à l’aventure. Je suis constamment sur les routes, je rencontre beaucoup de gens aux vécus bien différents. J’aime ça. Et tous ces évènements ont été le terreau de mon goût pour l’écriture. J’ai envie de parler de toutes ces émotions ressenties au fil des mois loin de chez moi auprès de ces inconnus, de ces musiciens, de ces auteurs. Je n’ai pas de thème précis que je souhaite particulièrement développer lorsque je commence à écrire. Un texte peut être simplement initié par une réaction, une colère, un échange, une heureuse nouvelle.

Sans doute n’y a-t-il pas de thème spécifique, toutefois, il se dégage une trame dans cet album. Celle en rapport avec les femmes notamment. Il est question d’amour dans le premier morceau Avec mes dents. Dans L’amour aux balcons aussi. Les filles du Nord sont à l’honneur dans le titre Le cœur qui saigne. Et dans Oh Liège, on perçoit très clairement cet attachement à la gent féminine et sa place essentielle dans tes aventures. Tes textes traduisent un profond respect pour les femmes, une nostalgie, une fenêtre ouverte sur l’avenir…

Oui, c’est ça. Chaque vie est faite de conquêtes amoureuses, de relations humaines plus ou moins longues, de ruptures. Joie et tristesse se confondent. Mon parcours m’a fait grandir, évoluer. Et ce parcours n’aurait pas été le même sans elles. Sans ces femmes qui ont et qui composent encore ma vie. Je déclare plus que je n’écris dans ces chansons. Johnny Montreuil n’a pas la prétention d’écrire comme Verlaine. Mais ce personnage me permet de dire et d’écrire ces choses-là en restant moi-même. Dans toute l’admiration et tout le respect que je ressens pour la femme.

Chanter pour rester toi-même, chanter pour exister et défendre ta singularité. C’est ce qu’on ressent dans le titre Artiste de bar. Ne cherchais-tu pas aussi à dénoncer quelque chose à travers lui ?

Je ne cherche pas forcément à dénoncer dans ce morceau. C’était plus une réponse à ce mec que j’ai rencontré un jour et qui m’avait dit ces choses sur ma façon d’écrire. Dans une volonté de provoquer. « T’as pas encore trouvé ta voie, ta manière de faire » me disait-il alors. Ça m’avait bien énervé sur le moment. Puis je me suis dit que la meilleure façon de lui répondre, c’était d’écrire cette chanson, en y mêlant cette pointe de provocation à mon tour.

On est dans la provocation, mais aussi dans cette volonté de préserver la simplicité des mots et des actes. Y compris pour des faits qui dépassent la majeure partie d’entre nous. Dans ce sens, le titre Devant l’usine m’a interpellé. Tu y décris la réalité d’aujourd’hui, celle de ces salariés qui manifestent alors que leurs entreprises ferment, et qui souhaitent malgré tout conserver, au-delà de leur travail, leur dignité, pour eux et leurs familles. Ces situations ont-elles une résonnance particulière par rapport à ton propre vécu ?

Très clairement. Ce texte a été écrit en hommage à mon père et à mon frère. Mon père est retraité, et un ancien syndicaliste. La lutte, il l’a menée durant toute sa vie. Pour défendre ceux qu’on écrase et à qui on ne donne pas la parole. Qu’on déplace aussi sans leur demander leur avis. Les ouvriers. Mon frère est lui-même ouvrier. Il est de plus en plus confronté à des collègues qui se taisent pour privilégier leurs intérêts, notamment celui de ne pas perdre leur poste. Discréditer les syndicats est une mission qui est aujourd’hui accomplie. Cette chanson cherche aussi à décrire l’actualité récente, notamment à Arcelor-Mittal, à Florange. À transcrire cet espoir lié à la solidarité qui se met à nouveau en place lors de ces manifestations devant les usines. Un espoir très humain.

Ta lutte pour conserver ta liberté est palpable. Tu réserves à cette liberté physique et spirituelle un texte magnifique dans ton morceau J’suis le vent, interprété à la Bashung. Comment fait-on pour rester libre selon toi ?

En osant répondre à cette vie qui parfois nous appelle sans qu’on ne l’entende. Parce qu’on ne le peut pas. Parce qu’on ne le souhaite pas. En se mettant dans un contexte qui nous permette de nous débarrasser de tout ce superflu qu’on croit essentiel à notre existence. En se retrouvant sur la route avec rien, juste avec le vent qui fouette notre visage. Juste avec et face à nous-même. C’est un peu ce que l’on retrouve dans la littérature de Jack Kerouac et de Neal Cassady. La liberté incarnée dans des moments inattendus, qui ne sont pas forcément désirés non plus. Être dans le déplacement, dans le voyage. Car tout peut s’arrêter à n’importe quel moment. Maintenant, dans quelques secondes. Demain. Dans ces moments-là, le temps est décalé.

« L’amour en Algérie, c’est plus dur qu’un croûton de pain » : ces paroles sont tirées du morceau L’amour aux balcons. Quel est le sens réel de cette chanson ?

J’ai écrit cette chanson suite à un voyage en Algérie, dont la mère de ma fille est originaire. Et plus précisément de la Kabylie. Nous y sommes allés alors que nous étions encore ensemble. Sauf que nous ne pouvions pas nous afficher en tant que couple, car elle était déjà venue en Algérie avec son premier mari un an plus tôt. Ce morceau est un constat amer, celui que j’ai pu faire en observant les hommes et leurs regards. Ceux qu’ils lancent de loin aux femmes, pour qui la situation est la plus difficile. Quand tu es une femme en Algérie, avec des idées et l’envie de vivre librement, l’horizon est complètement bouché. Ton avenir n’existe pas en tant que femme libre. Quant aux hommes, entre mariages arrangés et expériences personnelles à l’écart des femmes, ils sont dans un contexte culturel très particulier, parfois étrange. Il n’existe pas ces espaces temps dévolus à la rencontre, à la drague, comme en France.

Tu collabores sur cette chanson avec Rachid Taha. Comment vous êtes-vous rencontrés ? Pourquoi avez-vous décidé de travailler ensemble ?

Rachid Taha est d’origine algérienne lui aussi, comme mon ancienne compagne. Il est né en France. Il a bien connu les deux pays. Nous nous sommes retrouvés sur cette perspective culturelle propre à l’Algérie. Sur ce constat que les choses là-bas se font en douce. C’est inscrit dans les mœurs. De plus, lui comme moi avons eu du mal à retrouver dans les bars algériens ce qui nous plaît tant dans les bistrots français. En France, tu peux vivre bien des choses dans un bar, boire bien sûr, mais aussi rencontrer, écouter de la musique. Tu es dans un inattendu humain qui surprend. En Algérie, les hommes viennent surtout consommer, sans chercher plus, parce que ce n’est pas leur quotidien.

On pourrait finir en disant que ce premier album est un hommage pluriel, à tes proches, à tes rencontres. Mais aussi à tes influences et celles du groupe. Au-delà de Johnny Cash dont tu es fan, j’ai noté d’étranges échos à Noir DésirL’homme pressé – et Louise Attaque dans le troisième morceau, Riton ; à Eddy Mitchell dans tes intonations vocales, notamment dans Avec mes dents ; et bien sûr Renaud, dans Le cœur qui saigne. Comment t’y prends-tu pour user de toutes ses grandes inspirations et les défendre à travers ta singularité artistique ?

Toutes les références que tu viens de citer m’ont parlé à certains moments de ma vie. On ne sait pas pourquoi, ça arrive comme ça sans prévenir. Le plus important pour moi, c’est de ne rien calculer et de m’imprégner. C’est sans doute pour cette raison que cela transpire ainsi des titres de cet album, de mon interprétation. Quoiqu’il en soit, le travail est permanent. Seul, en groupe. Trouver notre énergie pour chaque nouvelle compo, pour chaque nouvelle scène, ensemble. D’être dans la recherche constante de plaisir. Avec ma voix, mon écriture, ma guitare, nos instruments. Apprendre à maîtriser de plus en plus les nuances, tout en conservant la force vocale et harmonique. Après, tout est subjectif. Mais je suis fier de t’évoquer ces grands noms, et j’espère avoir avec le groupe le même chemin qu’eux.

C’est tout ce qu’on te souhaite ! Skriber te remercie une fois de plus pour cet échange. Humanité, simplicité, liberté : votre musique dépasse les genres normés, elle est incasable. Restez comme vous êtes ! On retrouve l’ensemble de vos prochains évènements sur votre page Facebook©.