Robin Foster

Installé confortablement dans son canapé cuir, lunettes de soleil accrochées à la chemise, cheveux ébouriffés, c’est un Robin Foster avenant et furieusement amoureux du monde que Skriber a eu la chance de rencontrer lors de l’Ocean Climax à Bordeaux. Un air de rien et une possibilité du tout : coup de projecteur sur un artiste atypique ayant rencontré le sens de sa vie à travers celui des autres.

Bonjour Robin, et merci d’avoir accepté cette entrevue juste avant ton concert ce soir sur la scène de l’Ocean Climax. Guitariste du groupe Beth puis de Monneypenny pendant sept ans, tu te lances en 2006 dans une carrière solo en décidant de composer tes propres morceaux, entouré de nouveaux musiciens de ta sélection. Quelles sont les raisons qui t’ont poussé à l’époque à initier ce revirement de situation ?

Je ne me suis pas vraiment posé la question en fait. Le groupe s’est arrêté, mais je voulais continuer de jouer. J’écrivais déjà depuis quelque temps des musiques qui s’apparentaient à des bandes originales de film, sans forcément les considérer ainsi dans mon esprit. Au moment où cela commençait à saturer avec le groupe, j’ai considéré les choses comme faisant partie d’une évolution naturelle. Je voulais en plus m’investir dans des projets qui me parlaient, qui me plaisaient.

Ça n’était pas le cas précédemment avec Beth ?

Oui et non. Il ne s’agit pas du tout du même registre. C’est une façon complètement différente de faire de la musique en fait. Monter puis lancer un groupe, jouer aux côtés de chanteurs, c’est génial. C’est un peu la même perspective qu’au cinéma : tu es un peu le backing band quand tu es dans un groupe, tu l’es aussi dans un film. C’est un format différent. Sans doute plus fun à faire. Mais depuis que je compose en solo, j’ai cette liberté de n’avoir aucune idée reçue quant à la finalité du morceau.

En 2008, tu sors ton premier album, essentiellement instrumental, intitulé Life is elsewhere. Quelles sont donc ces intentions qui te parlaient et que tu souhaitais explorer puis partager, avec un public que tu devais reconquérir en ton nom seul ?

Ce qu’il faut saisir avec moi, c’est que je n’ai jamais de plan d’attaque prévu à l’avance. Pas de stratégie. Pas de calcul. Ma démarche est vraiment plus simple, plus naturelle comme je te le disais tout à l’heure. Je voulais faire ça, et rien d’autre. Life is elsewhere est un album qui porte bien son nom. Il est une transition dans mon parcours artistique, avec des sonorités versant parfois dans la pop. C’est aussi très personnel musicalement. Tu écris, tu composes. Ça commence à dire quelque chose, ça commence à exister. Et c’est à ce moment précis que tu te poses, et que tu te demandes s’il faut ajouter un élément, ou pas. La voix est un instrument à part entière, qui peut tout aussi bien être « remplacé » par une trompette.

C’est drôle que tu parles de ça. En effet, à plusieurs reprises, je n’ai pas pu m’empêcher d’imaginer une voix douce, aérienne, à la manière d’un Jonsí sur les compos de Sigur Rós. Ton univers m’a fait penser au sien… Comment se décide la présence d’une voix, ou son absence ?

C’est au final la musique qui décide cela. Mais il est vrai que c’est toujours étrange pour moi de me poser cette question « vocale ». J’ignore si c’est parce que je suis aujourd’hui dans un genre plus indé. En même temps, si j’avais été musicien de jazz ou classique, personne ne m’aurait fait remarquer l’absence d’un chant tel qu’il soit. Une fois de plus, rien n’est planifié. Et lorsque j’écoute le rendu de mon morceau une fois terminé, je suis mon pire critique ! C’est à ce moment-là que la voix, comme n’importe quel autre instrument, s’impose ou pas dans ma conception du morceau.

Et qu’en est-il de ta propre voix ?

J’ai un peu chanté sur Life is elsewhere, mais pour tout te dire, j’ai horreur de ma voix. Je ne l’aime pas. Et je dois bien l’avouer : ma démarche est un peu égoïste dans ce sens. Il faut que le morceau me plaise avant de plaire aux autres. Je vais prendre ma maquette, je vais prendre ma bagnole et rouler dans les environs avec mon nouveau son. Car si je fais de la musique, je la fais aussi pour moi quelque part. Histoire d’exorciser quelque chose… Quoiqu’il en soit, la musique est un ensemble selon moi. Une bande originale de film va pouvoir être à 90% instrumentale, avec un thème chanté à la fin. Je ne fais pas de distinguo entre les instruments et la voix.

Un retournement de situation s’opère justement en 2011 à travers la sortie de ton second album, intitulé Where do we go from here, puisque tu collabores notamment avec deux grosses signatures vocales : Dave Pen du groupe Archive, ainsi que Ndidi O. Le titre de cet album est très suggestif, puisqu’il laisse penser que tu cherches – encore – la meilleure direction pour ton approche créative. Est-ce le cas ?

Il y a plusieurs liens, plusieurs raisons à ce titre. En effet, je me suis arrêté, et je me suis demandé quelle direction prendre désormais. Mais finalement, c’est ce que tout le monde fait à des instants bien précis de la vie. En parallèle, ce titre est également en rapport avec l’au-delà, puisque lorsque je composais cet album, j’ai perdu successivement deux amis qui m’étaient très proches. Du coup, j’ai retravaillé plus de la moitié des morceaux à la suite de ça. Et les voix, les personnalités respectives de Dave et de Ndidi O se conjuguaient de façon très pertinente, très profonde avec ces évènements que j’avais vécus.

D’où cette émotion et cette justesse que j’ai ressenties notamment sur le titre A collapsing light, interprété par Dave Pen. Ce mélange improbable de profonde tristesse et d’espoir m’a vraiment beaucoup touché…

Merci. C’est complètement ça. En fait, cet album n’avait pas ce titre-là au départ. Il devait s’appeler A light in the dark. Car le thème de cet album, le thème fondamental, c’est cette lumière dans ce vide béant. Celle qui nous fait avancer, malgré tout. Where do we go from here reflète plus l’état des choses.

La réalité toute nue en fin de compte ?

Oui, c’est ça.

Il y a deux ans, tu sors ton troisième album, Peninsular. Et simultanément, le même jour en fait, tu sors la bande originale du film Metro Manila, le troisième film de Sean Ellis que tu connais bien. On en reparlera tout à l’heure. Concernant Peninsular, tu reviens à tes premières amours, puisque cet album est essentiellement instrumental. La douce solitude exprimée à travers des titres comme Pen Had ou Kerloc’h est un contrepied, puisqu’il se trouve que tu as fait financer une partie de l’album par tes fans sur le web via le crowdfunding. Comment fédère-t-on son audience lorsqu’on met ainsi en avant cet isolement ?

C’est un risque. Un risque que l’on doit toujours prendre, je pense. En même temps, j’ai l’impression avec le recul qu’il s’agissait de l’album le plus facile à faire finalement. Il existe car il a en effet été conçu en même temps que la BO de Metro Manila. Il est aussi un reflet de ma façon de travailler, à chaque fois sur deux ou trois projets musicaux en même temps. Je n’aime pas ne rien avoir à faire. Mais il a surtout été une occasion pour moi de m’évader. La BO me prenait pas mal de temps, c’était très chronophage en fait. Du coup, Peninsular m’a permis d’aménager des moments durant lesquels je pouvais me perdre. Et je ne devinais pas, je ne cherchais pas à ce que les morceaux que je composais deviennent les titres de Peninsular. C’était de la musique avant tout. Et ils le sont devenus simplement, car ils étaient aussi l’effet miroir de ces moments que je passais seul, dans ces endroits éloignés de tout. Pour le coup, cet album a été une thérapie. Un cri du cœur aussi pour Camaret, ville dont je suis tombé amoureux par instinct en la découvrant avec mon beau-père lors de mes trente ans. Peninsular est tout ça à la fois, et donc bien plus que la carte postale audio de Camaret tel qu’il avait été attendu au départ.

Concernant la BO de Metro Manila, on se demande si finalement, ton premier grand amour, ce ne serait pas le cinéma. Car en écoutant l’album, on perçoit ton aptitude à trouver LA note dédiée à TELLE image, pour TEL thème et pas un autre.

Dans mes souvenirs, mon premier grand amour de jeunesse, c’était la musique de cinéma. Celle que j’écoutais avec les vieux 33 tours de mon père. Et pour quelques dollars de plus, le Bon, la Brute et le Truand… J’écoutais ça alors que je n’avais même pas quatre ans ! Ennio Morricone : j’écoutais ses compos sans me poser de question, attiré aussi par les chapeaux de cowboy et l’univers far west. Plus tard, ce fut Star Wars, j’en suis devenu dingue ! Mes jeux se mêlaient à ces musiques. Et je suis resté là-dedans, en fédérant jeu et musique. Et je me sens obligé de le faire. Car c’est le seul moyen pour moi de m’exprimer.

Pari lancé en tous les cas : on attend un cliché de toi avec un chapeau de cowboy et ta guitare…

Ok, pari tenu, je porterai celui qu’un ami m’a offert pour l’occasion ! (rires)

We are bodies est un projet lancé cette année en Europe en collaboration avec Dave Pen, mais aussi Jim Spencer et Franck Arkwright. Il vise à dénoncer un « système » s’accaparant nos esprits, nos corps, nos actions. Est-ce ce que tu ressens aujourd’hui à l’Ocean Climax ?

Non, je pense qu’ici, c’est le contraire.

C’est-à-dire ?

Si tu veux, c’est comme si We are bodies parlait de Dark Vador et de son royaume. Ici, on est plus chez Princesse Leia.

Tu penses donc que le système n’est pas présent ici ?

Bien sûr qu’il est présent, mais sous une forme que bien plus de gens devraient s’approprier. Tous les formats existent, mais personnellement, je préfère suivre le meilleur patron comme on dit. Après tout, sauver la planète, le développement durable, l’avenir de nos enfants : voilà des enjeux qui valent la peine qu’on se rassemble pour y réfléchir, et surtout pour agir ensemble.

Quels sont les projets sur lesquels tu travailles actuellement ? La sortie de ton quatrième album est elle déjà d’actualité ?

Je bosse sur une nouvelle BO pour le quatrième film de Sean Ellis. Elle sortira l’année prochaine, on vient de la commencer. Le film traitera de la seconde guerre mondiale. Quant à mon quatrième album, il est en effet également en cours de préparation. En fait, il est sur le point d’être achevé. Il sortira l’année prochaine. Enfin, je vais également participer à la conception de la BO d’un film français. Du coup, vu le boulot qui m’attend, je regrette de ne pas pouvoir faire plus de scène. En tous les cas, jusqu’à l’année prochaine.

Merci Robin pour ce moment privilégié en ta compagnie. On a hâte de découvrir ces nouveaux crus très bientôt. Pour l’heure, on retrouve toute ton actu sur ta page Facebook© ainsi que sur ton site officiel. Très bonne continuation à toi, chapeau bas l’artiste !