BIRDMAN

Quatre Oscars pour Birdman lors de la dernière cérémonie annuelle, et pas des moindres, pour un film qui est définitivement bien plus qu’une simple bête de concours et qu’un unique hommage au monde du cinéma.

Meilleur film, meilleur réalisateur pour Alejandro Gonzalès Inarritu, meilleur scénario original, meilleure photographie : Birdman s’est fait entendre et a su inscrire dans l’histoire cinématographique internationale sa perspective minimaliste renvoyant chaque spectateur à ce dont il dispose en lui de plus primaire, de plus fragile, de plus humain.

Birdman, c’est quoi au juste ? Honnêtement, j’avais quelques doutes avant d’aller à la séance. Je ne savais pas sur quel pied danser suite au visionnage de la bande annonce. J’étais intrigué, craignant au même instant de tomber sur ce genre de film écrit et produit de manière à valoriser un message soi-disant élitiste, philosophique, spirituel, fait seulement par et pour les gens ayant une existence plus douce qu’ils ne la conçoivent, et qui se creusent la cervelle 24h/24 en se basant sur leurs problématiques légères pour réaliser des longs-métrages rassemblant suffisamment d’acteurs bankables pour assurer un « raisonnable » retour sur leurs investissements et justifier leur démarche.

Il n’en fut rien.

Dès les premières secondes, on devine que Birdman sera un bon film. Un très bon film.

C’est brillant, c’est lucide. C’est un coup de projecteur sur des sentiments humains bien baladés par la vie de leurs hôtes ; sur le paradoxe de l’inspiration insufflée simultanément par notre cœur et notre cortex ; sur le lourd dilemme de choisir, ou pas, entre ce que nous fûmes, espérions, rêvions, et ce que nous sommes effectivement devenus, que cela nous plaise, ou non.

Cette crise interne ne porte aucun nom, et n’est ni celle de la trentaine, ni celle de la quarantaine. Ni même celle de la cinquantaine. Non. Elle est permanente. Elle bouleverse tout, à tous les âges. Elle nous fait passer en quelques secondes du statut de reliquat de ce que nous affectionnions étant enfants, à ce que nous détestions le plus. Chez notre père, notre mère, ce grand oncle à l’haleine de poivrot, cet ami nous ayant trahi un jour dans la cour de récré pour le baiser d’une fillette à couettes.

Elle nous renvoie à tout ce que nous rejetons, tout ce que nous tentons de dissimuler aux autres tous les jours, à tout ce que nous laissons exploser et que nous étalons au grand jour, un jour, lorsque notre détermination finit par dépasser ce vain et passif espoir que les autres nous voient enfin, et d’eux-mêmes, comme ce que nous sommes vraiment.

Michael Keaton excelle dans cet art si particulier de l’évolution d’un personnage sur l’espace-temps restreint coïncidant avec les seules deux petites heures du film. Son rôle nécessitait avant tout une compréhension de l’abnégation imposée à chacun faisant l’amère expérience de la réalité des choses, celle qui nous convainc de l’originalité de notre identité, celle qui nous impose toute son insignifiance.

La voix, les ailes, le corps, l’esprit du Birdman s’incrustent dans chacun des pas de cet acteur déchu, cherchant continuellement cette échappatoire qui saura l’en délivrer. La véritable question demeurant celle-ci : est-ce de celui-ci dont il souhaite se libérer ?

Le casting au complet porte ce Riggan Thomson jusqu’au faîte de sa gloire passée, avec en filigrane, le trait d’une destinée vouée sans doute à se répéter. Mais sous quelle forme ?

Voilà ce qui vous reste à découvrir ce week-end en vous rendant dans le cinéma le plus proche de chez vous. Et avant de pénétrer dans la salle, faites-vous un sourire, et lavez-vous de toutes vos certitudes. Partez du principe que vous ne savez rien. Et faites preuve d’indulgence envers vous-mêmes. Car vous en valez bien la peine. Tout comme votre vie vaut la peine d’être vécue.