AMERICAN SNIPER

Depuis le mythique Mystic River en 2003, en passant par L’Échange en 2008 et J. Edgar en 2011, Clint Eastwood nous a habitués à cet œil si singulier qui réussit à mettre à nu les méandres de l’âme humaine en toute simplicité. C’est une fois de plus le cas dans ce nouveau biopic sorti aujourd’hui en salle, American Sniper.

Je ne suis pas franchement fan des films de guerre. Entre les blagues potaches des bidasses et ces bruits permanents des mitrailleuses, motivés à chaque fois par un scénario historiquement marquant selon les seuls dires des critiques et des auteurs de ces réalisations, on a vite fait le tour du contenu concret de ces longs métrages sentant la sueur, la virilité mal placée, parfois même le néant infini, en décalage total avec la véritable signification de l’engagement d’un soldat quel qu’il soit.

Que joue un guerrier envoyé par sa nation pour combattre sur tel ou tel front ? Sa vie.

Et si toutefois il revient physiquement indemne, ou presque, du conflit auquel il a apporté sa force, son cran, sa persévérance, les dommages psychologiques collatéraux sont à chaque fois difficilement mesurables.

Ce qui explique l’incompréhension des proches de ces fantassins des temps modernes, qui demeurent complètement absents, ailleurs, alors qu’ils sont à nouveau autour de la table familiale du petit-déjeuner.

Terrassés tous autant qu’ils sont par les atrocités qu’ils ont vues, vécues, et dont chaque tressaillement a été ressenti au plus profond de leur être.

Au moment de faire feu, l’alternative n’en est pas une. Tuer une femme, un enfant est une chose inconcevable humainement, imaginer l’espace d’un instant qu’il s’agisse de la sienne ou du sien.

Pourtant, lorsque cette femme et cette enfant braquent un lance-roquettes sur les camarades de votre régiment avançant à tâtons dans une cité en cendres pour en débusquer ceux à l’origine de celles des tours du World Trade Center, appliquer les ordres de votre haut commandement est la seule issue possible.

Quel est le prix à payer, d’un côté comme de l’autre ? La perte de sa vie, celle aussi de son humanité, que les battements accélérés d’un cœur désarçonné ne pourront jamais réveiller.

Quelle leçon tirée dans ces circonstances ? À votre avis ? L’homme est un loup pour l’homme. Et ses crocs s’enfoncent viscéralement dans sa chair, recouverte quelques instants plus tard par les sables d’un désert qui submerge tout, jusqu’à nos plus petits intérêts, jusqu’à nos plus petites convictions.

American Sniper, sous les airs d’un genre qui méritait jusqu’alors d’être profondément dépoussiéré, est un film déstabilisant, étonnant, angoissant. L’interprétation de Bradley Cooper est honnête, juste. Son rôle dépasse celui du sniper qu’il incarne : il est celui d’un homme doué d’une empathie évidente le bouleversant intimement.

Il est celui d’un père, d’un mari, d’un frère, d’un fils, dont l’esprit est voué à rester au cœur de ce désert fait de sable et de cendres. Au service d’une humanité à la dérive. Au chevet d’un monde malade et ignoré de tous.