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Animal Triste | Ne soyez plus à la peine

animal triste interview mathieu pigné

Le 4 décembre 2020, le groupe rouennais Animal Triste a sorti son premier album éponyme. Un huit titres dédié au rock “post-coïtum” comme il aime à le définir. Pour nous en parler, et plus encore, rencontre avec son batteur, Mathieu Pigné, un ex de Radiosofa

Bonjour Mathieu. Dans une récente interview, tu as eu l’occasion d’évoquer la liberté comme étant la base d’Animal Triste. Ces derniers mois, cette liberté est souvent compromise du fait des restrictions gouvernementales. Certains estiment que la liberté n’est que philosophie, dans ces termes précis. Comment le groupe le vivrait-il si ces entraves à la liberté devaient perdurer ?

Mathieu Pigné : Bonjour Florian. Clairement, ça deviendrait extrêmement difficile. Et bien évidemment, pas que pour Animal Triste. En plus du désastre culturel, économique, il y a cette frustration terrible de ne pas pouvoir jouer ni présenter au public nos créations. On est quand même un groupe de rock. Et le rock, ça s’éprouve en live. Ensuite, sincèrement, c’est difficile de parler de notre situation. On est dans l’euphorie de la sortie de notre premier album, on continue d’avancer parce qu’on a cette chance de le pouvoir. On n’est pas les plus à plaindre. J’ai des amis restaurateurs qui ont tout perdu.

Nombreux sont les artistes de rock à avancer le fait que ce genre musical a de plus en plus de mal à “faire son trou”. Selon toi, cette problématique tient-elle plus du genre que des artistes et des groupes qui le portent, peut-être trop éloignés des messages et du charisme des grandes figures qui ont notamment inspiré Animal Triste ?

Mathieu Pigné : Je ne crois pas du tout que le genre soit moribond. Ni qu’il soit en perte de vitesse parce qu’il serait devenu moins pertinent. Je pense juste qu’il n’a pas le bon éclairage et que le problème ne vient ni du rock, ni de ceux qui le font. Plutôt de ceux qui doivent le porter et qui ont baissé les bras. Le rock est retombé dans la contre allée de la culture car les médias qui le défendaient lui ont tourné le dos. Préférer faire un article sur SCH plutôt que sur Idles. Programmer Aya Nakamura dans un festival dédié aux musiques alternatives, plutôt que Fontaine DC, c’est pour moi la même trahison morale et délétère que ceux qui ont décidé que le vrai live à l’antenne ne pouvait plus se faire.

Par exemple, les Inrocks ont leur part de responsabilité. Ceux qui ont fait que Mouv’ devienne cette radio inepte aussi. Mais je pense qu’on peut s’en sortir sans. C’est aux programmateurs de salle de jouer le jeu maintenant. De ne pas forcément agir en fonction de ce que leur indiquent les derniers streams. Mais plutôt de faire en fonction de leur moralité. La scène rock métal est un bon exemple à suivre.

Ces icônes du rock qui ont marqué Animal Triste

David Faisques

aka Darko | Claviers, guitare

“Pour sa fin tragique, symbole de sa non-allégeance à un système qui, manifestement, ne lui convenait pas/plus.”

Yannick Marais

ex La Maison Tellier | Chant

“Un beauf redneck qui opère une rédemption après un accident qui lui coupe les jambes et la main droite. Il est un monument de dépression transcendée, de tristesse écorchée. Il a une voix et des compos d’une évidence stupéfiante. Et le petit coup de carabine sur la fin, en belle cerise sur ce triste gâteau.”

Sébastien Miel

Guitare

“Totalement dévoué à sa musique mais rongé par ses addictions et ses démons. Incapable d’écrire un tube mais compositeur de chansons magnifiques. Le pire junky, mais toujours vivant. Un vrai salaud merveilleux.”

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Cédrick Kerbache

Dallas | Basse

Fabien Senay

Guitare

“Tous les deux suicidés, mais pas au même âge. Parce que Cobain a su faire passer des guitares saturées et des voix hurlées auprès du grand public des 90’s et d’aujourd’hui. Avec, en mémoire, ce playback assumé en direct à la télé où le groupe a exécuté Territorial pissing au lieu de Come as you are. Et parce que la mort de Cornell est une réplique sismique à celle de Kurt, 26 ans plus tard.”

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Mathieu Pigné : Pour ma part, je te parlerai de Morrison. Il y a chez The Doors une prophétie rock libertaire bien plus puissante et brillante que les mauvais clichés véhiculés par le film. Je pense que Morrison avait pigé, bien avant tout le monde, que tout ça était une quête désespérée mais essentielle. Et que ça ne servait à rien de mettre un genou à terre. De fait, il ne l’a jamais fait.

Son refus de changer ses textes dans la seule émission importante des USA en 1967 est pour moi un acte de bravoure hallucinant. Son partage de la musique avec les autres Doors, tout le monde à parts égales, est incroyablement novateur et terriblement juste. Très tôt, il a compris que la musique ne devait aucunement servir à vendre quoi que ce soit. Il était contre les synchros avant l’heure. Et surtout, c’est le premier grand parolier du rock. En ça, il l’a rendu dangereux. Son legs est infini.

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La voix de Yannick est étonnante. On y retrouve celle de Bono. Une autre figure, s’il en est, qui chantait notamment Sunday Bloody Sunday pour évoquer la mort de 14 manifestants catholiques, tués sous les balles de l’armée britannique durant la guerre civile. Selon toi, que manque-t-il aujourd’hui aux artistes mainstream et indé pour faire l’Histoire ?

Mathieu Pigné : Je crois qu’un artiste engagé, c’est souvent celui qui récupère les problèmes des autres pour faire sa promo. Il y a les causes justes et celles dont on se sert. Je pense que Bono y croyait au moment où il a écrit cette chanson. Mais qu’aujourd’hui, à force de se parodier, il en dessert son propos plus qu’il ne l’appuie. C’est le grand problème du monde d’aujourd’hui : on ne croit plus à la sincérité des artistes. Comme on ne croit plus au monde politique. Les belles idées de gauche sont galvaudées par le soupçon de carriérisme qu’on y voit tous derrière.

Si c’est personnel, c’est universel. Ça doit venir du ventre et pas d’un plan marketing déjà établi. Aujourd’hui, si un album ne vend pas, on imagine un storytelling à base de cause humanitaire. Et ce, pour sauver le disque avant même la cause. Les places au soleil sont tellement chères que personne ne veut quitter le bateau bourgeois dans lequel ils sont tous installés. Et d’où ils contemplent les autres, ceux qui achètent leurs disques, se noyer dans leur barque à deux balles.

“Il suffit d’allumer la télévision française pour constater à quel point on est envahis par les artistes carriéristes ultra moralisateurs, remplis de bons sentiments à la Disney.”

Mathieu Pigné : Je crois qu’on écrit sur les autres quand on n’a plus rien à dire sur soi-même. Quand la rage ne t’habite plus, quand ce qui te touchait avant est désormais trop éloigné de ton quotidien. Personne n’a envie de prendre les leçons d’un millionnaire qui possède trois villas avec piscine. Et qui t’explique où, quand et comment tu dois donner ton argent en achetant son disque. Ça vaut pour Bono bien sûr, mais encore plus pour les artistes d’aujourd’hui. Il suffit d’allumer la télévision française pour constater à quel point on est envahis par les artistes carriéristes ultra moralisateurs, remplis de bons sentiments à la Disney. Alors oui : la planète va mal. Et oui, c’est inquiétant ce climat identitaire nauséabond. Mais ce n’est pas une raison pour faire son beurre dessus en écrivant des mauvaises chansons, en faisant des mauvais films et/ou des émissions complaisantes.

Dans ce premier EP paru le 4 décembre, quelle chanson, parmi les sept créations originales, serait susceptible d’incarner le plus la volonté d’Animal Triste de s’inscrire dans la continuité des influences plurielles qui accompagnent son approche créative ?

Mathieu Pigné : Je vais te dire Sky is Something New. Il y a eu une forme d’évidence quand elle a été écrite. Et une autre évidence furieuse quand on l’a enregistrée. Un peu comme si elle nous avait dépassés. Cette chanson est une sorte de puzzle de toutes nos influences. Celle par laquelle tout à un peu commencé aussi. Et puis, il y a ce pont, en hommage à Nick Cave, à Jim. À tous ces gens à qui on doit tant et qui ont mis des instruments dans nos mains. Eux, ils comptent, il ne faut jamais les oublier. Ils ont montré la voie.


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