nation something happened

Rencontre aujourd’hui avec Guillaume Destot aka Nation, après la sortie de son premier EP Something Happened le 25 mai. Entre initiatives électro minimalistes et influences réinventées issues des eighties, Nation est surtout l’occasion pour son créateur de laisser surgir son autre, maître d’un univers intérieur mis au rancart puis complètement assumé. Maître désormais de celui qu’il devint dans sa première vie.

Bonjour Guillaume Destot, et merci d’avoir accepté cette interview. Tu fis Hypokhâgne au lycée Chaptal, puis tu intégras l’École Normale Supérieure de Lyon en lettres et sciences humaines. Des études qui sous-entendent une profonde exigence de chaque instant et sur une longue période. Cette exigence était-elle la tienne ou celle de tes parents ?

Bonjour Florian et merci également à toi. C’était la mienne essentiellement, mais j’étais épaulé par ceux qui m’entouraient bien sûr. Mais plutôt que d’exigence, je parlerais de curiosité. J’ai exploré un univers que je ne connaissais pas, et découvert des choses sur moi et le monde. Cette curiosité a été assez forte pour me faire passer les étapes nécessaires. Il y a aussi le fait que je n’étais pas un jeune homme très contrariant, donc je me suis bien accommodé des exigences.

Selon toi, et au-delà de la haute qualification qu’il te conféra pour la suite de ton parcours professionnel dans l’enseignement et la musique, quel est l’élément positif majeur de ton cursus supérieur ?

Je pense que l’élément le plus marquant, c’est ma « rencontre » avec la littérature. Disons qu’elle a ouvert mon imaginaire et ma sensibilité, même si j’avais pas mal lu avant et que je ne manquais pas d’imagination, et même si je ne suis pas un “bookworm” (ndlr : une personne que dédie tout son temps à la lecture et aux études) à proprement parler. J’ai compris qu’au travers d’autres imaginaires, je pouvais étendre le mien, découvrir des régions de l’âme humaine auxquelles je n’aurais sûrement pas eu accès tout seul.

nation guillaume destot

A contrario, et au-delà de certains de ses aspects sacrificiels connectés à cette exigence que nous évoquions à l’instant, quel est la conséquence négative essentielle que ce cursus eut sur ta vie ?

Il y a bien sûr le temps, l’investissement assez exclusif que ça a impliqué. Si bien que je n’ai commencé à faire de la musique “sérieusement” que très tard dans la vie, une fois que la poussière du tourbillon dans lequel j’ai vécu les années de ma vingtaine est retombée, pour ainsi dire. Et puis, entre temps, il y a eu mes enfants… Mais c’est une autre histoire. Avec le recul, je me dis que c’est beaucoup demander à des jeunes gens de consacrer autant de leur temps à travailler, d’y mettre un tel enjeu. Mais je fais partie de ceux qui en ont tiré quelque chose de tangible, c’est difficile d’être trop critique a posteriori.

Tu formes Nation en 2016. Tu te fais appeler Vim Cortez, Vim le Commodore aussi. Et pour cause : la création de ce projet musical coïncide avec une mutation intérieure bouleversante. Tu expliques : “J’ai perdu mes amarres, celles qui me rattachaient au pays qui m’était familier : le moi d’avant, le monde que j’habitais”. On comprend à travers ces quelques mots que le malaise était réel, et qu’il dépasse le seul storytelling marketing. Quel fut l’élément déclencheur de cette panique dans le métro parisien en 1999, que tu évoques à la presse pour expliquer la genèse de Nation ?

En fait, j’ai compris en 1999 ce que c’était de perdre pied avec la normalité, ou une certaine idée de la normalité. C’était la première fois que les idées obsessionnelles m’assaillaient avec un force telle qu’elles me paralysaient. Elle me tiraient au fond d’une espèce de piscine ténébreuse si tu veux. Je n’avais jamais connu ça, en tout cas, pas avec une telle force. C’est là que j’ai compris qu’on pouvait vraiment avoir des “démons” à l’intérieur de soi, même si l’expression est tellement usée qu’elle peut faire sourire. Ensuite, ça a été le début d’une longue série de périodes d’angoisses et de dépressions qui m’ont fait perdre pour de bon l’insouciance que j’avais pu connaître avant, la légèreté de la vie. Elles m’ont fatigué aussi spirituellement. C’était une profonde transformation, parce que je ne savais plus qui j’étais d’une certaine façon. Ça dure jusqu’à aujourd’hui. Me réinventer a été l’une des façons que j’ai choisie pour faire face à ça, en parallèle de ce sentiment croissant de ma propre finitude, ce qui, en soit, est assez banal. Bref, en 1999, j’ai rencontré mon pire ennemi, et il se cache parfois pendant des mois, mais je sais qu’il est toujours là. Pour l’instant, il n’a pas encore eu ma peau.

“L’indécision peut aussi être une qualité – sans dire qu’elle puisse être une force – car elle est une condition de l’errance personnelle. Et l’errance me paraît indissociable de la création”

 

Ton premier EP est sorti le 25 mai dernier. Il porte le nom évocateur de Something Happened. Le titre album ouvre d’ailleurs le bal en première plage. Il est connecté à ta passion pour Lord Alfred Tennyson, poète britannique durant l’époque victorienne, auteur notamment du poème Ulysses publié en 1842. Tu cites celui-ci pour expliquer que “le voyage a beaucoup plus d’influence sur chacun d’entre nous que notre point de départ ou notre destination”. N’est-ce pas là le moyen pour toi d’éluder le fait que tu ne saches pas où tu vas, et que tu préfères laisser l’inattendu de ton voyage en cours décider à ta place de la direction à prendre ?

Il y a clairement de ça. Je n’ai jamais été très fort pour prendre des décisions, dans tous les domaines. J’ai plutôt tendance à me laisser porter. Peut-être un peu par crainte de ne pas savoir garder le cap, de ne pas être assez cohérent dans mes choix. Et j’ai l’impression que ça définit bien ma démarche artistique, qui est faite de plus de doutes, d’hésitations, de virages, que de choix fermes et engageants. Mais je pense qu’avec le temps, en tout cas esthétiquement, il y a quelque chose qui se dessine, une espèce de trace, qui m’aide à me dire que ça, c’est moi. Ça ne m’empêche pas de me battre contre l’indécision, mais après tout, l’indécision peut aussi être une qualité – sans dire qu’elle puisse être une force – car elle est une condition de l’errance personnelle. Et l’errance me paraît indissociable de la création. Comme tu vois, je suis fort pour rationaliser mes défauts : c’est ce qu’on nomme la déformation professionnelle ! (rires)

nation guillaume destot live

Quel regard tes collègues du ministère de l’éducation nationale portent-ils sur ton coming-out musical, et quelle importance accordes-tu à leurs commentaires ?

En général il n’y a que de la bienveillance, même si dans la mesure du possible j’essaye de ne pas mélanger les deux aspects de ma vie. Pendant longtemps, utiliser un pseudo a été aussi une façon de rester dans l’ombre par rapport à ça, mais de nos jours, avec les réseaux sociaux, dès lors que tu communiques un peu sur ton projet, c’est facile au moins pour tes élèves de te “retrouver”, donc autant l’accepter et faire avec. Et puis être dans une espèce de “double vie” où je m’attacherais trop à l’idée que les deux sont complètement séparés, c’est à la fois illusoire et générateur de stress : je le sais pour y être passé. Donc aujourd’hui, je reste discret, mais j’assume les deux aspects de ce que je suis. Quoiqu’il en soit, je suis content quand mes collègues écoutent et trouvent ça bien, mais je ne vais pas spontanément leur parler de ma musique.

Comment manages-tu le décalage entre l’univers ultra-normé de l’éducation nationale et celui dédié à la créativité artistique ?

C’est vrai que l’éducation a un côté normé. Mais c’est aussi là qu’on découvre, non seulement en tant qu’élève mais également en tant que prof, beaucoup de choses qui ont trait à la création, ne serait-ce que littéraire. J’ai découvert la peinture, par exemple, en fac d’anglais. Même les gens en apparence les plus “conventionnels” ont souvent un jardin secret, et c’est souvent en rapport avec l’art, le théâtre, l’écriture… Il n’y a donc pas tant de contradictions entre ces deux univers finalement.

 


Crédits photos : Pierre Portolano (live), Rémy Solomon (portrait)