Brisa Roché

Dérouté et profondément revivifié : c’est ce que je fus après cette interview avec Brisa Roché, qui sort demain son nouvel album Invisible 1. Si l’artiste a de quoi envoûter les esprits les plus récalcitrants par des mélodies alliant toute sa touche artistique à une somme de sentiments inextinguibles, son vécu est une source intarissable de repères et d’enseignements sur la nature concrète de l’humanité.

Bonjour Brisa et merci d’avoir accepté cette interview. Skriber a déjà eu l’occasion récemment de parler de toi puisque tu sortais le 25 mars dernier le premier single de ton quatrième album Invisible 1 que tu dévoileras dès le 3 juin prochain. Nous reviendrons tout à l’heure sur les morceaux de ce nouvel opus qui m’a franchement plu. Mais tout d’abord, comment vas-tu Baby girl ?

Ça va bien, merci !

Tu sais pourquoi je t’appelle Baby girl n’est-ce-pas ?

Oui bien sûr ! C’est le premier nom que m’avaient donné mes parents lorsque je suis née. Je l’ai porté jusqu’à mes treize ans à peu près. Ils ont été obligés de m’en trouver un autre pour l’état civil.

« La Brisa Day Roché » : c’est le nom que tes parents te donnèrent par la suite. Ta mère t’élevait, elle était aussi l’artiste écrivant et composant des chansons pour la famille. Ton père était quant à lui écrivain et professeur. Il voyageait beaucoup, tu le suivais souvent. Quels souvenirs gardes-tu de cette époque ?

BRISAITW450Maintenant que j’ai vécu dans le monde plus « normal », je me rends compte à quel point cette vie était intense pour l’enfant que j’étais. Elle était remplie d’aventures et de sensations. Mes parents se séparèrent lorsque j’eus quatre ans. L’éducation qu’ils me donnèrent l’un et l’autre était la même. Elle consistait à considérer une égalité entre les gens, entre les enfants et les parents aussi. J’appelais ma mère et mon père par leur prénom. Il y avait cette volonté de ne pas dresser de barrières, de ne pas reproduire le même schéma d’éducation que celui de leurs propres parents. Tout ça faisait que je vivais les choses au même niveau que mes parents. Je vivais déjà dans le monde adulte. J’ai commencé à accompagner mon père toute petite dans ses voyages. Il vivait en dehors de la société et vendait de la drogue. Ces situations étaient dangereuses, elles se déroulaient la nuit avec des gens très différents, d’autres adultes. Les fêtes, les paroles, les endroits, les voitures… Avec ma mère, j’expérimentais autre chose. Le rapport à la nature, à la créativité, à la fantaisie, à l’imaginaire, à la nudité. Il y avait en tous les cas très peu d’enfants dans l’entourage de mes parents, je vivais ce qu’ils vivaient.

De quelle année es-tu Brisa ?

1974.

Donc après cette période marquée par le mouvement hippie…

Oui, et Arcata, la ville où je vivais, était vraiment isolée du monde entier. Aujourd’hui, ce n’est plus le cas car ils ont amélioré les routes entre San Francisco et la ville. Mais lorsque j’étais petite, il fallait faire entre dix et douze heures de route pour aller jusqu’à San Francisco ! Cet isolement permettait aux gens de vivre pleinement leur mode de vie. Des gens de l’ouest, assez individualistes, qui s’inventaient une vie puis qui l’expérimentaient à fond.

Qui s’inventaient une vie ?

Oui. C’est quelque chose qui est moins possible en Europe parce qu’il y a moins d’espace et parce qu’il existe des traditions très ancrées dans l’esprit des gens. Dans l’ouest des États-Unis, c’était des gens qui n’avaient plus rien la plupart de temps, qui cherchaient une rupture avec leur passé et tous leurs liens. En parallèle, la nature y était vaste et riche. L’agriculture tenait une grande place.

Et toi, quelle vie t’inventais-tu à quatre ans ?

J’étais très romantique. J’étais dans les preuves d’amour car j’avais notamment peur de mourir. Mais il me fallait dépasser ces peurs, faire semblant, trouver du courage pour prouver mon amour à mon père. J’aurais pu avoir peur de partir avec lui, j’aurais pu révéler à ma mère la dangerosité des situations que je vivais avec lui, j’aurais pu faire en sorte de ne plus l’accompagner. Mais c’était hors de question pour moi, il fallait que je sois plus forte que ma peur et que je lui prouve avant tout mon amour. C’est pour cette raison que le romantisme était si présent chez moi, et ces « chevaliers » sont restés en moi durant toute ma vie ensuite.

C’est étonnant en tous les cas qu’une enfant si jeune lutte contre ses peurs pour l’amour de son père…

Oui. Et à l’âge de onze ans, ma mère et mon beau-père construisirent une maison à la montagne dans laquelle j’allais tous les weekends lorsque je n’étais pas avec mon père. Nous souhaitions y bâtir une vie de cabane à la Charles Ingalls, sauf que ce n’était pas très marrant pour la fillette de onze ans que j’étais de couper du bois toute la journée, de transporter de la terre, d’être si loin de tout. Vers mes treize ans, nous avons définitivement emménagé dans cette maison sans électricité, sans eau chaude, sans téléphone, sans mur entre les chambres, et éclairée par des lampes au kérosène. Je dois dire que ça aussi, c’était assez spécial. Mais vu que j’étais romantique, j’écrivais beaucoup tout en lisant de la poésie. Vu que j’étais isolée sans aucun enfant autour de moi, j’imaginais parfois que j’étais filmée. Je mettais en scène des situations poétiques. Je m’habillais alors avec des robes des années 40 et j’allais secouer les pommiers pour que ses fruits tombent (rires). C’étaient les fantasmes d’une jeune fille qui s’ennuyait.

Tu te construis musicalement en écoutant les Rolling Stones et les mélodies folks de ta mère. Tu chantes également dans une chorale puis dans tes premiers groupes. Si je te dis The Amazing Dimestore ?

(rires) Il s’agissait de mon premier groupe à Seattle. On faisait un peu tout et n’importe quoi. Mais globalement, c’était de la country psychédélique langoureuse. Nous répétions dans un cinéma qui s’appelait The Egyptian et qui avait été construit pour le World Fair.

Et si je te dis ensuite Bing Ra ?

Tu as bien fait ton boulot ! (rires) Là, c’était à Portland. J’avais répondu à une annonce pour un casting de chanteuse. J’ai été prise mais l’expérience fut très difficile. C’était un mélange d’improvisation, d’accords de jazz, de timings super intellectuels, d’indie rock. C’était très compliqué à suivre, surtout lorsque l’on manque de confiance parce qu’on est bouleversé par les garçons et leurs attentes souvent indéfinissables.

Sans parler de l’isolement qui fut le tien lorsque tu étais enfant, et qui ne devait pas aider dans ton rapport à l’autre…

Oui et non. Il faut dire que j’étais partie un an à Paris avant. J’y avais chanté dans le métro et dans la rue. À Seattle, j’avais également chanté dans la rue. En fait, les garçons dans ces années-là étaient très intellectuels avec une allure intimidante. Leurs attentes durant les auditions et les répétitions étaient difficiles à cerner.

États-Unis, Russie, France, Maroc, Nouveau Mexique : tu as conservé cette itinérance transmise par ton père pour te nourrir personnellement et artistiquement tout au long de ta vie. Pourtant, c’est le jazz qui te fait vibrer. Il finit par s’éprendre de toi complètement. Qu’as-tu ressenti lors de tes premiers concerts dans les bars-jazz de Saint-Germain-des-Prés ?

BRISAITW500Avant de jouer dans ces clubs-là, il y a eu un moment où j’étais désolée de constater que je voulais faire du jazz à Paris. Je me suis dit que je me lançais dans un truc qui allait être difficile, qui allait me faire souffrir. Car je savais que c’était une vie très précaire et très douloureuse qui m’attendait. À l’époque, je devais m’agenouiller devant des mecs vraiment pas clairs pour faire des dates et chanter du jazz. Des mecs qui te font comprendre qu’ils ont le pouvoir et que tu dois être conciliante pour travailler. Et si je voulais vivre de ça, je devais vraiment me soumettre à cette réalité. Sans parler de la débrouille pour amener mon propre matos, pour trouver des musiciens qui joueraient avec moi, pour gérer les listes et payer tout le monde. Je me suis retrouvée dans une situation où je devais à la fois manager un certain nombre de responsabilités seule et faire face en permanence au danger pour survivre. Je me souviens aussi des contextes dans lesquels je chantais : les gens mangent, boivent, parlent fort. Toute cette bataille que je menais pour pouvoir m’entendre chanter et entretenir une bonne communication avec les musiciens, tout en restant connectée aux émotions des morceaux que j’interprétais, très souvent en rapport avec le deuil. Du coup, je me branchais aux deuils de ma vie pendant quatre heures tous les jours, cinq à six fois par semaine. Au final, j’étais usée. Mais je savais que c’était riche et formateur, spirituel. Et très cinématographique : j’ai vécu la vie d’un jazzman dans les années 50.

C’est étrange que tu dises ça, car on a vraiment l’impression d’être dans un film à travers certaines de tes chansons de ton nouvel album Invisible 1. Nous en reparlerons tout à l’heure. En 2005, tu signes avec Blue Note et tu sors deux ans plus tard ton premier album « officiel » intitulé The Chase. Je dis officiel car tu avais en fait déjà sorti un album de reprises jazz quatre ans plus tôt, Soothe Me. Cet album n’est pas disponible sur les plateformes de téléchargement. Pourquoi cette confidentialité ?

Je dois encore posséder un exemplaire qui traîne quelque part (rires). En fait, c’est plus un bel objet physique qu’un bel enregistrement qui n’était pas très représentatif de ce que je faisais à l’époque. Celui-ci avait été réalisé par les étudiants d’une école d’ingé son à la fin des cours. Il n’est pas forcément mauvais et de nombreux amis aiment le réécouter par rapport aux souvenirs qu’il fait ressurgir. Mais il ne reflète pas forcément les meilleurs morceaux. De plus, mes premiers enregistrements me stressaient beaucoup et je n’arrivais pas à chanter comme je le faisais en live. Il y avait toujours un problème, j’ai d’ailleurs fini par croire que j’étais maudite pour mes enregistrements ! (rires) Je me suis servi de Soothe Me pour gagner ma vie : les exemplaires que nous avions pressés avaient été vendus très rapidement. L’album m’a aussi permis d’avoir des dates de concert plus facilement. Quoiqu’il en soit, j’ai toujours pour projet de faire un album de jazz. Je me souviens enfin que j’avais aussi enregistré toute seule un autre album lorsque j’avais dix-ans. Mais il s’agissait plutôt de folk pour celui-ci, et le matériel pour enregistrer était très limité à l’époque. J’avais loué un petit studio d’enregistrement à Arcata pour une journée. Je n’avais que ma voix et ma guitare sur cette K7. C’est drôle car je suis retombée dessus récemment.

Depuis Takes, ton second album sorti en 2007, tu n’hésites jamais à mélanger les genres et tes influences. Celles que tu revendiques comme PJ Harvey ou Joni Mitchell. Celles aussi que j’ai reconnues, notamment dans Invisible 1,  comme Björk ou Oh Land. Quel est le secret de la magie Brisa Roché opérant cette réinvention permanente ?

Je peux juste te dire que dans la vraie vie, je suis mon instinct. Je suis multiple et je n’ai pas beaucoup de barrières en ce qui concerne mes pensées, qu’elles concernent les autres ou qu’elles me concernent. Je suis continuellement dans le storytelling. C’est quelque chose qui reste accessible et frais car beaucoup de gens ont besoin de se connecter à des histoires dans lesquelles ils peuvent se trouver une place. Pour autant, je ne suis pas une obsédée de la nouveauté. Je crois en fait que ce sont les contraintes qui font naître quelque chose de nouveau. Ainsi, lorsque je crée de nouvelles chansons, je prends en considération tous ces éléments, mes goûts, mes passions, ce qui m’entoure. Tout ça est en constante évolution. C’est ce qui produit le résultat. Et comme je suis Américaine, j’ai aussi l’envie de rester dans des cadres structurés entraînant parfois une forme d’efficacité au niveau de mes morceaux. Enfin, ma réinvention constante provient de l’évolution technologique qui m’a permis de gagner en indépendance dans la composition et la réalisation de mes titres. Je fais beaucoup de choses de chez moi désormais ! Je suis plus sereine, je peux réenregistrer mes voix en toute tranquillité sans craindre de payer trop cher le studio, et favoriser ainsi ma spontanéité et mes émotions.

Invisible 1 fait partie de ces rares albums dont on se délecte de la première à la dernière chanson. Je n’évoquerai pas à nouveau Each one of us, titre sur lequel j’ai déjà écrit et qui m’a transporté. Mais j’ai quand même mes trois coups de cœur, à commencer par Echo of what I want : j’ai le frisson rien qu’en disant son nom. Entre l’électro minimaliste et l’acoustique de guitare se muant en gratte ravageuse dans le refrain, la beauté de cette histoire nous est contée comme dans un film. Peut-on supposer que cette chanson est aussi l’écho du souvenir de ton père ?

BRISAITW700Autant j’ai souvent écrit sur lui, mais là non. Je suis contente que tu évoques ce titre car la richesse de mes compositions a aussi à voir avec les gens qui traversent mon histoire, et notamment ceux avec lesquels je collabore. Invisible 1 est un album très collaboratif qui a permis de créer des sons et de faire certains arrangements auxquels je n’aurais même pas pensé. Ce fut le cas pour Echo of what I want. L’histoire débute avec un projet de featuring avec Tom Fire. Je devais enregistrer ce projet dans ses studios, j’ai au préalable demandé à recevoir la bande son. J’ai commencé à enregistrer une voix avec de premières paroles. Il s’agissait en fait du premier couplet et de la voix qui traîne d’Echo of what I want. Puis Tom Fire n’a pas sélectionné le morceau. De mon côté, j’avais plus d’une quarantaine de morceaux parmi lesquels je devais faire un choix pour mon nouvel album, avec toujours cette voix enregistrée qui demeurait dans un coin de ma tête. J’avais demandé à un compositeur électro de me faire une nouvelle version avec sa touche. Puis le morceau est passé entre les mains de Black Joy. J’ai finalement ajouté le texte de fin pour que le titre soit vraiment une chanson. Mon équipe a tout de suite été très emballée. Quand je repense à tous ces allers-retours, c’est juste incroyable ! Quant au texte, je l’ai écrit alors que j’étais au Midem à Cannes. J’avais cette idée de la mer un peu cliché. Je me suis surprise à employer des métaphores faciles alors que ce n’est pas mon habitude. Je pense que l’environnement dans lequel j’étais, toutes ces personnalités aussi, ont influencé cette poésie simple et très accessible parlant d’amour.

Disco est le second single sorti le 5 mai dernier : en l’écoutant, j’ai été submergé par le rythme, les effets et les arrangements. Une seule idée en tête : danser ! C’est une fois de plus la réinvention de plusieurs éléments pour une chanson vraiment unique mixant pop, funk, électro. Qui a eu l’idée de ce titre ?

Tu as la manie de choisir des titres au parcours très étrange ! (rires). Il y a quelques temps, j’avais été approchée par Le Tone. Il avait un projet électro en rapport avec la bande son des jeux vidéos. Le Tone s’est finalement désisté. Mais de mon côté, j’avais toujours mes textes et mes voix. Vu que le premier projet était protégé, j’ai donc dû trouver une nouvelle musique. C’est le groupe de Black Joy qui l’a finalement trouvée en l’améliorant plusieurs fois de suite sur scène. Au final, les couplets étaient trop longs, et moi qui ne jure que par les structures en 4/4, j’ai dû en travailler des plus longues et modifier les textes et mes voix. Une longue série d’allers-retours a de nouveau suivi jusqu’au résultat final.

Dernier focus sur Find me, l’ultime chanson de l’album. Entre tes voix, je deviens « cette petite chose bleue » que chantait Suzanne Vega dans l’une de ses chansons. L’univers est celui de Massive Attack et de Björk dans son album Vespertine. Une fois de plus, comme dans un film, on t’imagine dans un appart en début de soirée. La nuit est déjà tombée. Tu te prépares à sortir malgré toutes tes pensées dirigées vers une seule et même personne. Qui est-elle ?

Merci ! Tu es la première personne à me parler précisément de cette chanson. Je t’ai déjà dit beaucoup de choses. Je ne peux pas tout te dire quand même ! (rires) Ta perspective quoiqu’il en soit est tout à fait juste.

C’est parce que tu sais la partager justement Brisa. Un grand merci une fois de plus pour cet échange si captivant. J’ai été subjugué par Invisible 1 et par toutes tes émotions. Je sais d’ores et déjà que je ne serai pas le seul. On retrouve toute ton actualité sur ton site officiel. À très bientôt !