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Pour terminer en beauté l’année 2015 et initier avant l’heure pour la prochaine un formidable élan introspectif et très humain, David O. Russell nous a proposé de suivre mercredi dans les salles le parcours atypique de Joy, femme dépassant l’audace qu’on lui prêta à l’époque de sa révélation. À elle-même avant tout. À tous ces autres, bien loin d’égaler sa vision de l’existence, entre résonances amères et chants à l’accomplissement de soi.

Joy (Jennifer Lawrence) est une petite fille comme les autres, à ceci près qu’elle crée des choses. Plein de choses. Avec du papier, elle donne vie à une multitude d’objets, imagine ses histoires. Elle a un rêve dépassant tous les autres : que ces objets nés de sa créativité sans limite et qu’elle peine parfois à comprendre elle-même puissent servir au plus grand nombre de gens.

Oui mais voilà, la vie n’est pas un long fleuve tranquille. Et nous la retrouvons plusieurs années plus tard dans un contexte dont elle-même sait qu’il n’est pas fait pour elle.

Femme à tout faire pour les uns, grand cœur capable de tous les pardons pour les autres, Joy cumule un poste d’hôtesse, son rôle de mère pour ses deux enfants, celui de confidente de ses parents, celui d’ex-femme suffisamment compréhensive pour continuer à héberger son ex-mari dans le garage.

Graduellement, la tension interne de Joy grimpe et finit par faire ressurgir ce moment fatidique qui retourna sa destinée comme une crêpe. Dans sa mémoire, la terreur, la peine, le fatalisme. Devant elle, la nécessité : celle de se sortir de cette prison multiforme par le haut, autrement dit, en se réalisant enfin complètement.

Seulement épaulée par sa grand-mère, sa fille et sa meilleure amie, raillée par les autres membres de sa famille et par ce monde réduisant la femme à sa seule condition excluant la capacité d’entreprendre, de risquer, de se lancer tel que le ferait un homme, elle va s’accrocher à l’idée de ce nouvel objet puis porter toute sa conception, sa réalisation, sa distribution.

Un objet symbole de ce à quoi les autres dépourvus d’avant-gardisme aurait sans doute souhaité la réduire. Un objet qui sera pourtant celui de sa libération, de son émancipation, et de l’étreinte de tout ce qu’elle fut depuis le début.

Film surprenant de par la qualité d’interprétation de Jennifer Lawrence que l’on n’attendait pas forcément dans ce type de rôle, Joy dépasse le simple biopic et vient nous chercher dans notre fauteuil afin de nous secouer. Afin que chaque spectateur prenne conscience, s’il en est capable, que les formats, le système, tout comme l’embrigadement qu’il suppose, ne sauraient contenter ce que l’être humain a en lui du plus profond, de plus grand, de plus précieux.

La chance n’existe pas, elle se crée comme toutes les autres choses que Joy invente. Aussi, savoir puiser dans les évènements majeurs perturbants et joyeux de son passé donne la clé d’où l’on vient. Cerner justement et simplement le sens réel de la vie confère celle d’où l’on va.

À noter les duos formés par l’héroïne avec son père (Robert De Niro) ainsi qu’avec l’homme d’affaires Neil Walker (Bradley Cooper), appuyant une fois de plus l’entrée de Jennifer Lawrence parmi les grands acteurs de notre ère mais également la perspective concrétisée de son personnage au-delà de toutes ses espérances.

Car bien avant la persévérance et le cran de cette femme réside sa volonté farouche d’être l’actrice principale de sa vie. Pour donner à chaque élément de son passé tout son sens puis le connecter au sens de tous les autres. Pour finalement la mener, elle, au seul sens de son existence.