ge or ge la requete

Après la sortie de son second EP le 17 janvier 2018, Magali aka GE OR GE est revenue le mois dernier avec le clip de son single phare. La requête est un hommage aux sonorités des années 80, à l’instar de ses autres créations. Mais la requête, c’est aussi celle d’une femme plurielle faisant rimer elles et ailes. Celle d’une plume libre défiant la gravité.

Bonjour Magali et merci d’avoir accepté cette interview. Et si tu commençais par te désaper un peu plus ?

Bonjour Florian, merci à toi aussi. Et bien, je vais tâcher d’être concise et commencer par faire descendre une bretelle, même si on se connaît encore à peine (rires). Je suis née en 1981 et j’ai grandi dans le sud de la France à Toulon. Nous avons toujours été libres ma sœur et moi d’expérimenter toutes sortes de disciplines artistiques dans ma famille. L’ambiance à la maison est joyeuse, on chante tout le temps, on s’enregistre beaucoup sur de vieilles cassettes, on fait des spectacles. La musique est donc très vite présente dans ma vie. Dans notre salon trône un vieil orgue électrique qui me fait de l’œil et grâce auquel je débute mes premiers cafouillages musicaux.

Quelle est ta formation artistique et musicale ?

J’ai commencé par prendre des cours de piano mais ça ne me convenait pas vraiment. Ce qui me plaisait, c’était de chercher par moi-même sans avoir à théoriser la pratique. Le solfège, les partoches, ça n’était pas vraiment mon délire. J’avais besoin de souplesse. J’ai donc continué à pianoter dans mon coin. En parallèle, je dessinais. Après mon Bac littéraire, je rentre aux Beaux-Arts, puis au Conservatoire d’art dramatique pendant trois ans. Je m’ancre de plus en plus dans mon corps, j’expérimente une multiplicité de rôles. Je poursuis aussi la quête de moi-même en me confrontant aux autres.

Puis direction la capitale ?

Oui. Je cours les castings, je bosse comme hôtesse de téléphone rose (sourire) pour payer mon loyer et mes cours de théâtre. La musique ne fait pour l’instant pas partie de mes plans de carrière, du moins, c’est ce que je pensais. J’ai commencé à en faire sérieusement au moment où la vie de comédienne ne me motivait plus. Je me suis réfugiée dans l’enregistrement grâce à mon vieil ordinateur. Je créais tout à la voix, car je ne connaissais même pas l’existence des logiciels de MAO (ndlr : Musique Assistée par Ordinateur). Je chante toutes les lignes mélodiques et rythmiques, j’écris tout ce que j’ai sur le cœur et j’en fais des chansons. J’ai le sentiment de trouver enfin mon Graal ! C’est que je suis une véritable autodidacte. J’apprends de façon autonome, et j’ai du mal en parallèle à me plier aux règles extérieures. Si cette part de ma personnalité a été compliquée à assumer au début, elle est devenue ma force principale. Le pilier de ma liberté !

ge suis une autre

Et la suite ?

Après plus d’une dizaine d’années à Paris, je suis revenue faire un tour dans le sud. Je ne me consacre plus qu’à mon projet musical. Je viens de prendre une année sabbatique après avoir travaillé au 115, la ligne du Samu social. Mais ça, c’est une autre vie.

George, t’as vraiment pas de pot, quand tu m’enfiles comme un manteau” : dans ton premier EP paru en 2015, les doubles sens sulfureux et provocants sont déjà de la partie. Sur ton site, tu expliques notamment concernant ton projet musical : “C’est dans l’abandon que j’y ai trouvé un appel sincère, que je me suis découverte par la même occasion”. Combien d’années ta schizophrénie latente a-t-elle duré, et d’où vient-elle ?

Je pense que cette “schizophrénie” a toujours été là en moi. Elle m’a permis de faire face à la réalité, aux autres, aux représentations. Un peu comme le personnage de Danny dans Shining qui dialogue avec Tony, son compagnon invisible, lequel le guide, le soutient, le pousse en avant, voire le malmène quand c’est nécessaire. J’aime l’idée que nous possédons tous une sorte de moi supérieur capable de nous faire grandir, de nous questionner en profondeur, tout en nous laissant ensuite faire nos propres choix. Je me sens habitée par quelque chose de plus grand que moi et je le perçois d’une manière très incarnée, voire charnelle. Voilà le pourquoi du double sens. En fait, je me vois comme un émetteur radio qui, poussé à une certaine fréquence, peut réussir à choper la bonne station. C’est en tout cas ma façon d’envisager la création : un espace sans ego ou seul l’abandon est de mise pour le retranscrire à travers ses propres filtres.

Quel est l’élément perturbateur qui t’a permis de l’assumer, voire d’y céder, comme l’illustre très justement la pochette de ton premier EP ?

Je ne sais pas si on peut parler d’un élément perturbateur précis. C’est comme se sentir appelé. Je n’ai pas eu le choix pour ainsi dire. Après m’être beaucoup cherchée, j’ai fini par arrêter de lutter, j’ai accepté de faire ce que j’avais à faire. J’ai compris que je ne pourrais pas maîtriser complètement mes créations, la forme qu’elles allaient prendre. Je crois qu’on passe souvent beaucoup trop de temps à tourner autour de son nombril, par manque de confiance, d’estime de soi ou je ne sais quoi d’autre. Pour ma part, je me suis longtemps sentie illégitime en tant que musicienne parce que je n’avais pas le parcours classique. À partir du moment où j’ai compris que ce parcours était le mien, qu’il était parfait pour moi, tout s’est débloqué et j’ai alors pu m’investir corps et âme dans ce que je faisais.

“La notion d’identité est bien plus complexe que l’individualité propre. Elle est bien plus généreuse aussi. C’est précisément dans cet espace que je me sens le plus à ma place”

 

Janvier 2018 : tu sors ton second EP, aidée de Simon Autain (alias SiAu) aux arrangements et Flavien Cerisier au mix. Ton attachement aux années 80 ne se dément pas, et c’est plutôt une bonne chose si l’on en croit le succès de Juliette Armanet cette année. Comme elle, tu uses d’une plume et de compositions musicales, plus vintages que kitschissimes. On perçoit aussi que ton dialogue avec ton autre est toujours d’actualité. Dialogue de sourds ou nouvelle étape dans l’acceptation de tout ce qui unit l’élève à sa maîtresse ?

Travailler avec d’autres sur ce second EP a vraiment été une nouvelle étape dans le projet et j’ai adoré pouvoir partager ça avec eux. Ça a pris du temps parce que j’attendais que ça se fasse pour de bonnes raisons, et surtout, que ça matche. Aujourd’hui, j’ai de plus en plus envie de partager ma tambouille personnelle avec d’autres artistes, et pas uniquement des musiciens. D’aller voir ailleurs aussi, quand on me le propose. Ça me sort un peu de mon dialogue intérieur tout en nourrissant ma créativité. Je crois au jeu et à l’humour au cours de la création. Quant à mes influences musicales, je n’échappe pas aux sonorités typées “pop 80” : j’ai baignée dedans. Mais ce que j’aime, c’est plutôt de mélanger les genres, sans avoir toujours conscience d’où je puise mes sources. Quoiqu’il en soit, le dialogue avec mon autre est toujours d’actualité puisque c’est lui qui me donne le plus de jus pour avancer. Je vais donc continuer à l’enquiquiner, à le trifouiller, et à le laisser m’envahir : il est devenu un membre à part entière du groupe !

Qui est qui entre GE OR GE et Magali aujourd’hui ?

Là c’est Magali qui te parle (rires). GE OR GE est la symbiose entre le moi « GE » et cet autre « GE », reliés par un “OR” qui n’efface pas la singularité de chacun. C’est presque alchimique comme concept, Rimbaud l’évoquait déjà en son temps. Tout ce qui à voir avec l’ambiguïté, le métissage, l’identité multiple m’intéresse et m’inspire. La notion d’identité est bien plus complexe que l’individualité propre. Elle est bien plus généreuse aussi. C’est précisément dans cet espace que je me sens le plus à ma place.

J’voulais tout oublié, t’as saisi la requête. Je me suis perdue avec joie sous des compresses en peau de soie. Je me suis retrouvée, j’avais perdu la tête. Un hiver au fond de toi, rémission passée sous tes doigts” : pour celles et ceux qui pourraient voir dans ces quelques mots de La requête, celle qui relève la tête après une rupture amoureuse, que réponds-tu ?

Je réponds par l’affirmative bien évidemment ! Cette chanson parle d’un naufrage amoureux connu dès le départ. Je pense en effet que toute histoire a toujours une fin et qu’il faut l’accepter le plus sereinement possible. Lorsque la rupture est consommée, on retrouve une forme d’autonomie, on se retrouve avec soi et on peut continuer son chemin, s’ouvrir à d’autres, vivre de nouvelles expériences. Cette chanson est une sorte de remerciement : merci pour cette relation qui a soigné certaines de mes plaies, merci pour cette rupture que nous savions tous deux inévitable, merci de me rendre ma liberté et bonne route à toi.

magali ge or ge live

Il paraît qu’une nouvelle production est en cours et qu’elle devrait bientôt pointer le bout de son nez. Pour quand est-elle prévue ?

En effet, je suis actuellement en train de plancher sur un prochain objet musical. Je peux déjà te dire qu’il sera en 432Hz, c’est un point sur lequel je ne dérogerai pas. Je suis extrêmement attentive au travail fréquentiel, sur ce qu’il me procure physiquement. J’avais très envie d’utiliser une autre vibration, plus basse et plus envoûtante, énergétiquement plus reliée. Cette nouvelle production sera aussi plus dépouillée, plus électronique, mais il y aura de la voix, des voix. Je la souhaite plus radicale, toujours pop mais plus étrange, toujours en français bien sûr mais plus libre dans la forme, encore plus libre, c’est ce qui me tient le plus à cœur. Son fil rouge ? La fille en kit qui se prépare à prendre la fuite, qui se sépare de ce qui tique. Il s’agira d’une histoire, un peu comme un album concept. Et il y aura encore un gros travail vidéo : elle est une part indissociable de ce nouveau projet.

Quant à la scène, quelles sont tes ambitions et les nouveaux territoires que tu souhaiterais conquérir ?

Si je viens du théâtre et que la scène est quelque chose que je connais bien, j’aspire à sortir du format classique. Je ne me revendique pas seulement comme une musicienne. Cette formule ne m’enthousiasme pas des masses. Il m’en faut un peu plus pour que cela colle à ce qui me ressemble, et que cela sorte des règles d’un concert traditionnel. En ce moment, je m’intéresse beaucoup à tout ce qui touche au mouvement Fluxus, aux tentatives de happening, aux rassemblements sous forme de collectif, à l’idée que la création doit rester légère, joyeuse, plus instinctive qu’intellectuelle, mutante surtout. Je m’intéresse également à la musique concrète. J’ai découvert récemment le travail d’Eliane Radigue. Il m’a permis de m’interroger à nouveau sur la notion du son, ses tenants et ses aboutissants. En fin de compte, je mise sur la sincérité, sur mon côté bidouilleuse pluridisciplinaire. Je rêve de parvenir à rendre le public véritablement actif et que nous réussissions ensemble à créer un objet artistique unique et éphémère.