natalia doco el buen gualicho

Natalia Doco nous vient de Buenos Aires. Auteure, compositrice et interprète, elle a sorti en juin 2014 son premier album intitulé Mucho Chino. Elle est sur le point de révéler son second opus, El Buen Gualicho, qui paraîtra ce vendredi 22 septembre. Si ses musiques savent combiner rythmique et mélancolie, elles sont aussi le fruit d’un parcours qui semble ne pas avoir été toujours évident pour elle. Rencontre avec Natalia Doco, fille du Sud et femme du monde.

Bonjour Natalia et merci d’avoir accepté cette interview. Tu confies dans tes précédentes interviews un parcours fait de musique, d’écriture, de voyages, d’explorations et de renoncements. Dans l’une d’entre elles, tu fais également référence aux chants révolutionnaires repris par ton père durant ton enfance. Quelle était l’ambiance à la maison quant à l’expression artistique et l’engagement politique qu’elle supposait pour ton paternel ?

La dictature a pris fin l’année de ma naissance. La répression pendant cette longue période avait imposé un grand silence. Personne ne devait parler de politique. La parole s’est libérée très lentement pendant mon enfance. J’ai donc peu de souvenirs d’engagement politique familial, à part les chansons. Je me rappelle que nous écoutions beaucoup Victor Heredia, Mercedes Sosa, Silvio Rodriguez, entre autres.

As-tu des frères ou des sœurs ayant comme toi emprunté une voie artistique ?

J’ai une grande sœur qui pratique plutôt les arts plastiques.

Quels sont les éléments et les influences, au sein de ta famille et en-dehors, qui t’ont menée à faire de la musique ?

Ma mère écoutait des disques toute la journée et mon père jouait le soir. Il y avait de la musique en permanence à la maison. J’étais passionnée et je voulais apprendre toutes les chansons par cœur, dans toutes les langues : en anglais, en portugais, en espagnol… Et puis à trois ans, j’ai chanté pour ma mère pour la première fois. J’ai vu l’amour dans ses yeux. Je n’ai jamais arrêté de chanter depuis.

Tu avais très peu évoqué ta mère jusqu’à présent : comment t’a-t-elle accompagnée dans tes premiers pas de fillette jusqu’à tes premiers grands choix de femme adulte ?

Ma mère est une grande artiste : elle sait tout faire avec ses mains et elle m’a beaucoup incitée à chercher l’originalité. Elle est costumière. Elle a créé tous mes vêtements depuis que je suis petite. On cherchait ensemble des robes, des chapeaux, un style.

Qu’as-tu conservé d’elle dans les musiques que tu composes aujourd’hui ?

Je pense que c’est son goût pour ne pas faire comme tout le monde, pour faire les choses différemment. Elle aimait aussi particulièrement la musique anglo-saxonne : The Beatles, Queen, Led Zeppelin, The Doors.

natalia doco respira

Tu confiais l’année dernière au magazine Gala qu’il y avait des problèmes chez toi et que tu avais eu très tôt « le désir de partir loin, seule ». Tu concrétises ce désir à la suite de ta participation en 2004 à Operacion Triunfo, l’équivalent argentin de la Star Academy. Cette expérience ajoute un nouveau traumatisme aux autres que tu portes déjà. Tu décides donc de partir pour le Mexique : tu y restes durant six années. À quoi ressemblait ton quotidien là-bas ?

Je me sentais libre de l’identification à mon passé de « fille blessée », loin de tout ce qui m’avait marquée. C’était une nouvelle vie. Je vivais de la musique et de ma passion comme chanteuse : je me sentais enfin dans mon élément.

Es-tu restée dans une ville en particulier, ou as-tu voyagé dans le pays ?

J’ai passé un an et demi à Ciudad Juarez, trois ans et demi à Monterrey et enfin un an à Mexico (Distrito Federal). Mais tout en continuant à voyager !

S’il ne devait n’y en avoir qu’un, quel serait le souvenir qui dépeindrait le mieux ce séjour mexicain ?

Un jour, à Monterrey, le propriétaire du club dans lequel je chantais avait préparé une affiche immense de moi pour la coller à l’entrée du barrio antiguo, mon quartier préféré. C’était très émouvant, comme une légitimation de moi en tant qu’artiste. L’autre souvenir, c’est quand j’ai passé mon permis et acheté ma première voiture avec mon propre argent. C’était pour moi un vrai symbole d’être enfin aux commandes de ma vie.

Tu voyages ensuite jusqu’en Europe, à Paris. Tu y rencontres celui qui partage aujourd’hui ta vie, en l’occurrence, Florian Delavega. Si cette rencontre bouleversa ta vie, elle le fit également pour la sienne puisque sa décision d’arrêter son duo avec Jérémy Frérot malgré son succès s’explique notamment par la priorité qu’il souhaitait donner à votre relation. Est-ce finalement une décision que Florian prit seul, ou en aviez-vous parlé tous les deux, avant qu’il n’annonce son choix ?

Il a pris sa décision seul, par rapport à ses propres besoins. Évidemment, on parle de tout, on parle beaucoup.

Dans ce cas, comment as-tu réagi lorsqu’il t’a fait part de sa décision ?

Je le connais vraiment bien et je savais dès le départ qu’il aurait du mal avec la médiatisation. Mais il devait faire sa propre expérience. Donc je n’ai pas été étonnée de le voir mal à l’aise pendant ces années de « célébrité ».

Dans quelle mesure son choix a-t-il renforcé votre relation, personnellement et musicalement ?

Maintenant, il est au calme, heureux, avec beaucoup de temps et de liberté pour créer. Et quand un être humain fleurit, tout son entourage profite de son parfum. Évidemment, notre relation en est plus heureuse maintenant parce que lui-même est heureux !

natalia doco florian delavega

Juin 2014 : Mucho Chino. 14 morceaux empreints de tes origines, mais également de cette langue française que tu sembles affectionner tout particulièrement depuis que tu te l’es accaparée. L’album est réalisé par Jacques Ehrhart, à qui l’on doit notamment Chambre avec vue, l’un des plus beaux albums d’Henri Salvador. Je t’aime, et pourtant : hormis les sentiments amoureux, quelles sont selon toi ces émotions que le français sait transcrire mieux que n’importe quelle autre langue ?

Je ne me suis jamais posé cette question. Je suis devenu bilingue et maintenant je pense dans les deux langues, je suis inspirée dans les deux langues et j’écris dans les deux langues.

Quelle est pour toi la plus belle chanson d’amour au monde jamais écrite ? Pourquoi ?

Encore une question difficile ! Il y a tellement de merveilleuses chansons. Là tout de suite, je dirais Angel de la ciudad del « Principe », Gustavo Pena. Selon moi, la chanson la plus simple, la plus honnête et la plus positive de la conception transparente de l’amour.

Tu reviens donc ce vendredi avec ton second opus : El Buen Gualicho. Tu as déjà mis en ligne trois singles tirés de celui-ci, notamment La Última Canción. Tu y inities des sonorités inédites, primaires voire tribales. Une sorte de complainte sonnant comme un retour aux sources, à la nature, bien illustrée dans le clip attaché au morceau. Peut-on dire qu’il traduit ton besoin de retrouver tes racines à distance et de les faire revivre avec toute ton appréhension de ce qui te dépasse ?

Absolument ! J’ai écrit cette chanson pendant mes recherches sur les chansons « primitives », celles du peuple sud-américain avant la conquête espagnole. J’ai trouvé ce type de chant cérémonial qui était exécuté par des femmes honorant la Madre Tierra.

“J’ai trouvé en France ma maison, celle que je cherche depuis que j’ai perdu la mienne à l’âge de dix ans”

 

Comment expérimentes-tu chaque jour cette « force » qui te dépasse et « qui peut reconstruire n’importe quelle âme brisée », comme tu le dis dans le clip de l’EPK de ton prochain album sur YouTube ?

Je descends dans la forêt pour la sentir. Ce n’est pas très difficile, elle est là, tellement puissante.

Cette force revêt-elle des contours religieux, ou est-ce plutôt le tout du monde qui t’anime ?

La religion pour moi est juste un concept. Cette force est impossible à conceptualiser, elle est bien trop grande !

natalia doco café de la danse metronum

Respira, déjà paru en single en 2015, fera également partie de ton nouvel album El Buen Gualicho. Il s’ajoute à d’autres nouvelles chansons en français telles que Le temps qu’il faudra, Il ne m’aime pas et Mademoiselle. À défaut d’avoir trouvé ton chemin dans ton pays d’origine, peut-on dire que celui que tu parcours désormais en France t’a offert une famille de cœur en harmonie avec la femme et l’artiste que tu es devenue ?

Complètement ! J’ai trouvé en France ma maison, celle que je cherche depuis que j’ai perdu la mienne à l’âge de dix ans. La vie, les rencontres, les gens qu’on connait et les cultures qu’on fréquente sont autant d’influences qui nous font finalement devenir ce que nous sommes. El Buen Gualicho les rassemble à sa manière. On y trouve plusieurs chansons en français ainsi que des morceaux bilingues. Barquito est en français, alors que Je t’aime (sur mon premier album) était en espagnol. Le titre ne révèle pas toujours la langue de la chanson ! La version de Respira sur mon nouvel album sera quant à elle très différente de celle de 2015. Elle est accessible depuis le 6 septembre sur les plateformes digitales.

Au-delà de l’amitié, de l’amour et des opportunités, que t’a apporté cette nouvelle famille de cœur que ta famille de sang n’aurait pas pu te donner ?

Ces deux familles ne sont pas comparables ni opposables. Elles se complètent. Chacune apporte sa part.

Merci encore Natalia Doco pour cet échange. Rendez-vous donc vendredi pour la sortie de ton second opus, El Buen Gualicho, et sur ta page Facebook officielle pour suivre toute ton actualité : tu te produiras notamment le 5 octobre à Lisieux au festival Ochapito, le 18 novembre à Paris au Café de la Danse et le 22 novembre à Toulouse au Metronum. Belle continuation à toi !

 



Crédits photos : Hugues Anhes (portrait indien)