laura perrudin mama festival

Depuis la sortie de son premier album Impressions en 2015, la jeune et talentueuse Bretonne Laura Perrudin ne cesse de surprendre. Remarquée par de nombreux médias, elle explore des contrées très, très lointaines, en alliant à sa perspective multi-instrumentale transgénérationnelle des mots et une voix qui perforent les certitudes. Le 22 septembre dernier, elle sort Poisons & Antidotes : une formule qui sait conjuguer étrangeté, audace, sensibilité et poésie.

Bonjour Laura Perrudin, et merci d’avoir accepté cette interview. Dans les articles disponibles à ton sujet sur le web, ta formation musicale ainsi que des expériences à Rennes, Paris et New-York sont brièvement évoquées. Pourrais-tu les détailler ?

Bonjour Skriber ! J’ai étudié la musique classique occidentale pendant quelques années au Conservatoire de Rennes en tant que harpiste, puis j’ai fait partie de différentes classes de jazz en Bretagne, principalement à Rennes et Saint-Brieuc. Mais aussi à Brest dans le cadre d’un projet avec le saxophoniste américain Steve Coleman, qui m’a beaucoup appris et que j’ai retrouvé à plusieurs reprises par la suite. Une autre grande partie de mon parcours est moins académique, faite de bricolages autodidactes, de rencontres, de voyages, de cours plus ou moins informels avec des musiciens que je voulais rencontrer. C’est plutôt de cela que je parle quand je cite Paris (où je vis aujourd’hui) et New York. J’y ai fait des workshops, des sessions, j’y ai pris des cours ponctuels avec plein de gens différents. Je considère que ces expériences sont aussi importantes que celles que je vécus à l’école.

laura perrudin poisons et antidotes

Dans une précédente interview, tu parlais de la façon dont “ta perception musicale avait toujours été en résonance avec d’autres types de perceptions sensorielles, tout particulièrement visuelles“. Tu expliquais ainsi ton attachement aux démarches des compositeurs impressionnistes et des poètes symbolistes. Pourrais-tu nous en citer certains et nous expliquer les raisons qui te font les prendre chacun en modèle ?

Pour la musique, et pour être extrêmement originale (rires), je citerais sans doute Claude Debussy en premier. Non pas comme un modèle, mais comme un compositeur très inspirant dans sa façon de peindre avec le son, d’en faire une matière visuelle, tactile, évocatrice de parfums, de lieux, de climats… Sa musique me fait voir des choses. Elle me met dans un état très particulier où mes sens se connectent entre eux. Quand j’étais petite, j’ai découvert que cet état de synesthésie avait été décrit avec des mots : je suis tombée sur Les Correspondances de Baudelaire. Sans vouloir enfoncer une énorme porte ouverte, j’ai trouvé que c’était sacrément bien dit.

Ta relation à ta harpe chromatique, fabriquée sur-mesure et mise au point par le luthier Philippe Volant en 2008, semble dépasser le seul stade du lien unissant un musicien à son instrument fétiche. Si ta harpe prenait forme humaine en cet instant, quels seraient les premiers mots qu’elle te dirait ?

Probablement : « Va bosser au lieu de manger des chips ! » (rires)

“C’est parfois fatigant pour tout artiste de sentir qu’il est toujours comparé quoi qu’il fasse : comme si on ne pouvait pas se tracer un chemin par soi-même”

 

Dans un morceau tel que De ce tarif avril tiré de ton précédent album Impressions, ta harpe semble épouser les contours de tes origines bretonnes.  Quelle place tiennent-elles dans ta démarche de composition et d’écriture ?

Le fait que je joue de la harpe et que je sois originaire de Bretagne mène souvent les gens à entendre certaines couleurs de ma musique sous cet angle-là, mais je crois que j’ai dû écouter à peu près autant de musique bretonne que de musique indienne, moyen-orientale, arabo-andalouse… En fait, j’aime bien écouter toutes sortes de musiques, de toutes sortes d’endroits et prendre des couleurs à droite à gauche pour faire ma cuisine. Le morceau De ce tarif avril m’a été inspiré par un râga d’Inde du sud que m’avait appris une chanteuse rencontrée à New York. Je l’ai « remodelé » à ma façon puis harmonisé pour qu’il se fonde dans le poème de Jean Moréas mis en musique dans ce morceau.

Quelles sont les figures familiales de ton enfance qui t’ont influencée dans ton chemin artistique ?

Mon père et ma cousine ont été des figures importantes qui m’ont très tôt donné des clefs en musique. Ils écoutaient beaucoup des choses très différentes et faisaient chacun de la musique à leur façon. Grâce à eux j’ai eu accès à plein de disques qui m’ont forgé les oreilles, à plein d’outils pour faire de la musique (instruments, logiciels de MAO, banques de sons…). J’ai ainsi pu commencer à bricoler très tôt !

Ton second album Poisons & Antidotes est sorti le 22 septembre. The Ceiling’s Maze est le premier extrait sorti début juin. Il révèle des sonorités très jazzy. Doit-on s’attendre à ce type de couleurs sur de prochaines productions ?

Je ne sais pas. La vidéo de la version live de ce morceau que j’ai sortie en juin évoque certaines couleurs… C’est une version. Comparée à la version de l’album qui est beaucoup plus produite, je crois qu’il s’en dégage des influences assez différentes. Globalement, c’est difficile de décrire l’esthétique de Poisons & Antidotes. Il y a beaucoup d’esthétiques différentes sans pour autant que ce soit un « patchwork ». Ce que je peux dire, c’est que tous les sons sont produits à partir de ma harpe chromatique électrique ou de ma voix, passées dans beaucoup de traitements sonores. Ainsi, tout est de la harpe mais à peu près rien ne ressemble à de la harpe, ce qui donne une patte sonore assez particulière. Il s’agit en fait d’un album beaucoup plus électrique et électronique que le précédent. Ce sont des chansons avec des « trucs » un peu étranges, dedans et autour… Une espèce de pop « alien ».

laura perrudin mama festival

Poisons & Antidotes a été masterisé au Greenhouse studio de Reykjavik, célèbre aujourd’hui pour avoir accueilli notamment Björk. La presse te compare souvent à l’artiste islandaise : que t’évoque cette comparaison ? Selon toi, en quoi est-elle justifiée, et en quoi ne l’est-elle pas ?

J’écoute Björk depuis que je suis petite. Je trouve que c’est quelqu’un de très inspirant. Ce n’est donc évidemment pas déplaisant quand on l’évoque à mon sujet. J’aime les ponts qu’elle crée entre musique populaire et recherche expérimentale, entre énergie animale et spirituelle. J’aime aussi le fait qu’elle semble ne pas avoir de limite d’horizon esthétique, que tout soit potentiellement matière à créer, que ce soit de la musique ou autre chose. En quoi la comparaison n’est-elle pas justifiée ? Tout simplement parce qu’il s’agit d’une comparaison est que c’est quelque chose d’un peu systématique. C’est parfois fatigant pour tout artiste de sentir qu’il est toujours comparé quoi qu’il fasse : comme si on ne pouvait pas se tracer un chemin par soi-même en se nourrissant du langage de toutes sortes de personnes, sans forcément qu’il s’agisse d’identification, de « modèle », de voie déjà tracée ou à suivre. Oui, je suis une femme musicienne qui compose, chante, écrit des textes, produit de la musique électronique… Il y en a plein d’autres ! J’ai plein d’autres influences aussi importantes que Björk. Mais je comprends que procéder par références permette de mettre des mots et des noms sur des choses parfois trop abstraites pour être formulées. Je pinaille… (rires)

Merci Laura Perrudin pour cet échange. On retrouve toute ton actualité sur ta page Facebook : tu te produiras notamment ce mercredi aux Trois Baudets dans le cadre de la nouvelle édition du Mama Festival. Tu participeras également au MIMO Festival au Brésil en novembre pour une série de concerts. Bon voyage et belle continuation à toi !

 


Crédits photos : Jean-Baptiste Millot, Nicolas Joubard